Suite à leur visionnage sur le site d’ARTE, retour sur les titres de Mikio Naruse & Sergei Loznitsa.
Mikio vainqueur par KO ? Presque… Tandem de mélodrames interminables, Une femme dans la tourmente(1964), Une femme douce (2017) affichent des femmes affligées, avec lesquelles le spectateur, a priori la spectatrice, se voit pour ainsi dire mis en demeure de compatir. Hélas, tout ceci, diptyque très démonstratif, directif, sis dans des pays opposés, à des moments différents, au moyen de styles guère similaires, ne respire jamais, se délite vite. Cadré millimétré, en Scope d’époque, déroulé surtout en studio, scandé par la sirène du train du destin, sucré par les trémolos de la BO, Une femme dans la tourmentepréfigure Le Grand Bazar (Zidi, 1972), le petit commerce versus le supermarché, lutte métonymique, métaphorique, économique, sociologique, de « temps en train de changer », en effet, Dylan ne contredit. Ici, au sein de ce conte de fées défait, flanquée de belles-sœurs un brin salopes, la veuve si vertueuse ne saurait certes s’avérer incestueuse, davantage frileuse, a fortiori envers son beau beau-frère, au frère fauché par la guerre. Le « bon à rien », le « lâche » se démasque à demi-métrage en amoureux malheureux, en transfuge fissa « docile », désormais dévoué à la « sacrifiée » de son plein gré, dix-huit ans au service de vrais-faux parents. Pris entre l’étau, à vous rendre marteau, de la tradition, de la modernité, du moralisme, du pragmatisme, nos tourtereaux falots se font du souci, décident de s’exiler, chez le frère de la principale intéressée. Las, ficelle funeste, le couple en déroute, qui s’étreint, ne « comprend plus rien », se disloque au creux d’un nocturne, alcoolisé ravin. L’odyssée domestique s’achève sur une fin ouverte, sur le visage livide de Hideko Takamine, témoin essoufflé d’une civière improvisée. Au cinéphile, so, d’espérer, de se faire de la bile.
Une femme douce se termine idem, à toi de conclure, camarade. Opus pictural, rural, dès le tout premier plan, tourné itou en widescreen, constitué de blocs d’espace-temps, enfilage conformiste, sinon cynique, de plans-séquences à outrance, stérile esthétique postsoviétique, cf. Faute d’amour, le contemporain ratage du quasicompatriote Zviaguintsev, il épouse le parcours dépressif d’une épouse de prisonnier invisible, au colis recalé. Ce portrait à (sur)charge d’une Russie infernale, peuplée d’âmes mortes peu à la Gogol, quoique, illustre à chaque instant, de façon claire, scolaire, la proverbiale lupinité de l’espèce bipède, (in)humaine, amen. Arrivée au bout du rouleau sado-maso, de son parcours de combattante obstinée, butée, cette sorte de Petit Chaperon rouge délocalisé, cerné par les salopes, bis, les prédateurs privés de cœur, mention spéciale au maquereau à BMW décorée d’un didactique requin, quel crétin, les mères amères, orphelines de conflit, finit par se faire bouffer, au figuré, par d’épouvantables policiers, viol rêvé, de panier à salade salace, stroboscopique, écœurante coda d’un banquet drolatique, organisé au fond d’une forêt un chouïa à la Suspiria(Argento, 1977). Vasilina Makovtseva fait la gueule durant deux heures quinze puis s’en va au bras de sa logeuse peut-être profiteuse, odieuse, sortie de gare silencieuse, sans doute en direction du désespoir dupliqué, en confirmation du cauchemar en partie induit par des « féminicides » de fait divers. Attablée face à un mafieux ma foi assez affable, disons lucide, l’héroïne anonyme s’entend raconter un récit édifiant, moralité mortifère, prophétique. Parmi l’immense pandémonium, même les mal-aimés défenseurs des individuelles libertés paraissent dépassés. Pour tout cela, au cinéaste on ne dira spasiba.