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Channel: Le Miroir des fantômes
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Dans un jardin qu’on dirait éternel : Ça commence aujourd’hui

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Retour à la perfection ? Parcours de la procrastination…

Tea for two and two for tea

Me and you and you and me

La Grande Vadrouille(Gérard Oury, 1966)

On ne changera pas le monde

Mais il ne nous changera pas

Jean-Jacques Goldman, On ira

Pendant vingt-cinq ans, la narratrice apprend à faire du thé, de l’automne au printemps, de l’hiver à l’été. Au-dehors du sanctuaire hebdomadaire, des événements « inimaginables » surviennent, invisible et vaste univers, tandis qu’à domicile sa commerçante cousine si « franche » finit fissa par fonder une famille. Elle-même devient « auteure indépendante », perd son père, en coda accède à la succession des leçons. Toutefois tout ceci, tel le générique aquatique, au thème musical en mineur lyrique, dû à la douée Hiroko Sebu, itou compositrice du score de Je veux manger ton pancréas (Shin’ichirō Ushijima, 2018), semble glisser sur sa serviette en soie à (re)plier puis déplier avec une méticulosité d’insanité. Les morts ne cessent de ressusciter, n’importe quel amateur de films dits d’horreur, cf. votre favori serviteur, le sait, cependant les morts-vivants ne cèdent au changement, à peine ils vieillissent de quelques rides et leurs cheveux un brin blanchissent, à l’instar de la maîtresse de la théière, presque centenaire, guère grabataire. Au sujet de La strada (Federico Fellini, 1954), vu deux fois, adulte l’autre soir, gosse autrefois, Noriko confie : « Une vie qui n’est pas émue par ce film ne mérite d’être vécue », amen, néanmoins elle ne vit rien, elle traverse les décennies en zombie, elle délivre durant une heure quarante son infime, sinon infirme, autobiographie, c’est-à-dire celle, originelle, à succès (japonais), adaptée, de Noriko Morishita. Absurde et rassurant, le « formalisme » de l’immuable, voire interminable, cérémonie domestique, en public, lestée d’une « adorable » et « délicieuse » gastronomie, ne répond aux questions de la novice sur son sens, répond à son vide, à son absence.

Parmi ce monde mental privé d’hommes, hormis le papounet précité, vers le trépas hospitalier précipité, les mecs se réduisent à des silhouettes suspectes, à de futurs ex-maris, à des regains et frangins incertains. Trompée, plus tard retombée (amoureuse), Noriko soudain s’écroule esseulée sur un quai, scène lacrymale en signature de mélodrame, scandale assourdi au son du transport aussitôt aboli, en écho à celui poussé jusqu’au au bruit de la pluie, au cours de laquelle l’élève endeuillée revoit son géniteur adoré les pieds mouillés sur une plage d’éternité. Dans un jardin qu’on dirait éternel  (Tatsushi Ōmori, 2018) décrit ainsi de l’intérieur, en voix off, sobriété de fantôme, en images sages, soignées, modestes, millimétrées, à l’unisson de la pratique enseignée, de son ancestrale impersonnalité, (pseudo-)philosophie in situ, remplie de retenue, un personnage peu serein, dépourvu de destin, une femme « maladroite », solitaire, à la gestuelle jugée « grossière », une sorte de doux outsider ne sachant de sa transparente existence quoi faire, toujours déplacée, en retrait, comme une consœur délocalisée des symboliques soldats ensablés du Désert des Tartares(Valerio Zurlini, 1976). Albert Camus se moquait de l’espoir, on le comprend, car contrairement à l’espérance, active, dynamique, il participe aussi, hélas, de l’inertie, du conservatisme poli, de l’enlisement complaisant. À chaque seconde, à chaque séquence, la passive Noriko risque par conséquent de se dissoudre au creux du plan, au sein de l’instant, de se faire avaler par les fondus au noir à foison défilés. Adoubé par sa bande-annonce en démonstration d’hédonisme mesuré, apaisant, apaisé, dispensable carpe diemà réserver aux adeptes d’André Comte-Sponville et piètre compagnie, le métrage dénué d’outrages, de facto ceux de Takeshi Kitano, doté d’un calme à transformer Yasujirō Ozu en émule de la réalisation de films classés d’action, relève en vérité du portrait d’une fastidieuse et familière singularité.

Porté par un quatuorquasi en or, à savoir la gracieuse Haru Kuroki, la malicieuse Kirin Kiki, d’ailleurs décédée après le tournage, croisée chez Hirokazu Kore-eda (Tel père, tel fils, 2013) ou Naomi Kawase (Les Délices de Tokyo, 2015), la pragmatique Mikako Tabe, le compréhensif Shingo Tsurumi, Dans un jardin qu’on dirait éternel, aka l’explicite, programmatique Every Day a Good Day, ne se limite pas  seulement à dresser en sourdine l’éloge de la lenteur, de l’immobilité, de l’humilité, de l’application, de la répétition, valeurs vaseuses, censées sauver de la nouveauté, de l’indécision, de l’arrogance, de l’agitation, des excès de la rapidité, replay rassis, ressassé, de l’opposition entre tradition et modernité, dualisme concon, oui ou non nippon. Autarcique, nostalgique, il possède malgré lui une dimension ironique, une cruauté feutrée. En Noriko, rêveuse malheureuse, héroïne anti-héroïque, les cinéphiles cosmopolites au fond se reconnaissent, se détestent, révolutionnaires réactionnaires, autant écœurés qu’elle par le réel, par sa matérialité, sa médiocrité, (désormais) sa morbidité, inintéressante, éreintante trinité. Mieux vaut vite s’enfuir, visiter la vétérane, rouvrir les salles, tant pis pour le prix élevé de l’isolement à payer, pas vrai ? Passer à côté de la vie, de ses pâles plaisirs, de ses sévères soucis, la voir passer assise, « engourdie », sur un tatami, sur un siège rembourré de ciné masqué, dispose de quelques avantages, déploie une sérénité de naufrage. La Scarlett obsolète, politiquement incorrecte, de Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939) se convainquait d’un avenir bienveillant, son optimiste « Demain est un autre jour » en matrice du « C’est peut-être maintenant que tout commence » ici murmuré in extremis.

La mémorable Gelsomina, amatrice d’amour en mode SM, salaud de Zampano, finissait folle, son tortionnaire tombait à terre, hercule ridicule ployé sous le poids de la culpabilité, pleurant la perte irréparable, rédemptrice, molto catho ; Noriko, cohérente, résiliente, préfère la projection à l’abjection, la permanence à la souffrance. Sisyphe roulait son rocher, elle relit son rituel, y (re)découvre de dérisoires et intimes merveilles. Le service suivant, le film à l’affiche, constituent un (en)jeu joyeux, sérieux, une quête à perpète, un désir loin du pire, de la nervalienne « vraie vie », de sa ravissante sauvagerie, de la victime en crève-cœur du sieur Fellini, dont le tandem doux-amer, sincère, adultère, en compagnie de la patiente Giulietta Masina, dialogue à distance avec la relation empathique, toxique, tragique, de Sondra (Locke) & Clint (Eastwood). Prisonnière volontaire de pâtisseries jolies, recluse de tasse à thé, l’étudiante intermittente, oisive juvénile, atteint la quarantaine disons en quarantaine, héritière d’un savoir-faire révélateur, directrice sans malice du gynécée policé. À toi qui me lis, à moi qui écris, que nous reste-t-il, en définitive, au bord de l’asphyxie, en marge de nos vies, une fois la séance en soirée achevée, le vain quotidien retrouvé ? Le silence, l’exil, le suicide, la violence, la clairvoyance, la survivance et encore une âme malade méritant un tea time


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