Un métrage, une image : La Mort en ce jardin (1956)
Simone en salope interlope, Marchal en aventurier énervé, Piccoli en curé immaculé, Vanel se rêvant restaurateur à Marseille et Michèle Girardon innocente, éloquente sourde-muette, chouette : deux années après le survivalinsulaire et solitaire des Aventures de Robinson Crusoé (1954), Buñuel, en pleine période mexicaine, carbure au choral, à la couleur, à la douleur. Matrice apocryphe du Convoi de la peur (Friedkin, 1977), avec explosion, sans camion, La Mort en ce jardin de Goya aussi se souvient, fameux Tres demayo cité illico, en sus préfigure le pessimisme du Cercle rouge (Melville, 1970), « On est tous coupables » en écho à « Il n’y a pas d’innocents ». Au côté de Queneau, Luis décrit un chemin de croix, filme un fiasco, manie les imageries du western, du film de jungle. Délestée de musique, tant pis pour Paul Misraki, sa moralité tragi-comique son exhumation mérite, elle possède en sourdine un caractère hypnotique, une sensorialité désenchantée, pas déshumanisée. Cadré au cordeau, éclairé comme il faut, beau boulot du dirlo photo Jorge Stahl Jr. (Le Jardin du diable, Hathaway, 1954), chaque plan de La Mort en ce jardin, titre explicite, symbolique, un brin biblique, encore produit par l’incontournable Oscar Dancigers, sent la sueur, respire la peur. Quant au crash d’avion cruel puis provisoirement providentiel, le célèbre « le malheur des uns fait le bonheur des autres » il illustre à merveille. L’item mésestimé, y compris de la part du principal intéressé, constitue un condensé d’ethnographie fausse et vraie, où le cinéaste de Terre sans pain (1933), Los olvidados (1950), Le Journal d’une femme de chambre(1964), Belle de jour (1967), Le Charme discretde la bourgeoisie (1967) observe en marxiste à demi un milieu réduit, maudit, de détresse et de tendresse. À l’opposé du picaresque de La Voie lactée (1969), le périple de l’opus divisé, surprenant et plaisant, ne se soucie des hérésies, plutôt de pardon, de rédemption, de damnation. L’Ange exterminateur (1962), désormais amer rêveur, élimine le prêtre et la prostituée, de ses diamants se démunissait, s’imaginait de nuit sur les Champs-Élysées, enfer vert versusEnfers d’hier, antiques et mythologiques, tandis que, n’en déplaise à la SPA, un peu à la Peckinpah, salut à la folie du fugitif Alfredo Garcia (1974), des fourmis bouffent fissa un boa. Entre nationalisation et révolution, évasion et déréliction, colons et michetons, La Mort en ce jardin, jamais mesquin ni manichéen, (dé)montre un réalisateur au labeur, magistral ici et ailleurs, un artiste athée, tourmenté, en train de tourner, de s’amuser, de nous (re)présenter des silhouettes pas une seconde obsolètes, car fraternelles et mortelles…