Un métrage, une image : Larmes de clown (1924)
À l’écuyère Waechter
Chez Fellini (Lastrada, 1954), une mère misérable, sens duel, monnaie le fruit de ses entrailles ; chez Sjöström, un père arrange le mariage de l’héritière de misère, vaille que vaille. Larmes de clown, titre alternatif des Clowns (1970) assez sinistre du réalisateur italien, parce que, véritables, ils le valaient bien, à ne confondre avec Le jour où le clownpleura(Lewis, 1972), la Shoah, etc., commence comme un drame bourgeois, de Faust une version vaudevillesque, fi toutefois de Méphistophélès. En écho à Federico, il s’agit aussi d’une œuvre sur la découverte du mal, du mâle, sentimentale et morale. Quatre avant l’avènement de l’éprouvant LeVent (1928), le cinéaste suédois cède à l’appel des sirènes de la naissante MGM, son Mayer de patron, sa mascotte de lion, animal local qui, inextremis, bouffera les fautifs, massacrera le tandem de mecs malhonnêtes, chouette. Associé à un scénariste stakhanoviste, « Seastrom » s’occupe d’une pièce russe, en sourdine marxiste, adaptée à Broadway, dirige des incontournables de l’époque, le chouineur Chaney, le guilleret Gilbert, la primesautière Shearer, elle-même sous peu l’épouse du pneumonique Thalberg. En anglais, on le sait, il suffit d’une petite préposition pour passer du rire (tolaugh) à la moquerie (tolaughat) ; au cher Chaney, ici quasien retrait, il suffit de la première scène, eurêka, adultère, mécène, pour comprendre que le monde du candide et concon Beaumont ne tourne pas rond, globe en toc, qu’il s’effondre fissa, la risée de l’assemblée vite tu deviendras. Dans Carrie(De Palma, 1976), l’adolescente différente, réglée, déréglée, assistait à la générale et létale hilarité, en POV kaléidoscopique, traumatique, patraque autant que paranoïaque. Dans Larmes de clown, le public du cirque, en chœur, tousseur, se substitue aux savants s’amusant aux dépens du pseudo-assistant, surimpression de saison, de situation. Paillasse trouvait déjà la vie dégueulasse, tragi-comédie portée au carré, à femme forcément infidèle, à tristesse déguisée en liesse, on applaudira le comédien assassin, on versera des larmes de crocodile devant la mise en abyme (LesIncorruptibles, De Palma, 1987). Leoncavallo illico ne jette la pierre au Joker, autre humoriste mélancolique, au rictus bien sûr un brin hugolien. Notre homme qui rit, saisi, dessaisi, décide de semer le passé à Paris, de se goinfrer de gifles au fil imbécile des représentations d’humiliation, armée immaculée. Si la joue juvénile de Sophie Marceau se souvient de la méthode Maurice (Police, 1985), une baffe, dix baffes, cent baffes du flic Depardieu tu recevras, ça t’apprendra ton métier, menottes au poignet ; si l’on se souvient de celle d’Isabelle (Adjani, LaGifle, Pinoteau, 1974), filée par le papounet Lino, ensuite imité, autre domaine, autres mœurs, mal au cul, mal au cœur, par le compatriote Rocco, en sus de l’affront fait à Monsieur Macron, rien ne saurait ressembler à semblable masochisme, transformé en sacrifice, encaissé avec stoïcisme par un acteur majeur, transformiste et doloriste. Succès critique, économique, doté d’un titre explicite, He Who Gets Slapped, visionné surexposé, ponctué de cartons en français, à l’orthographe approximative, mais merci, Jacqueline, constitue un conte de classes, baron félon, aristo salaud, sentiments versus argent, au pique-nique idyllique à fourmis molto Dalí (& Buñuel), au cœur cousu, en tissu, en coda, salut à la toile de Seurat, le spectacle continue, se suit sans ennui, sans passion, tant pis, telle l’illustration d’un célèbre et funèbre dicton. Il manque à l’ensemble la puissance du mélodrame, sa radicalité, sa cruauté, sa lucidité, sa connaissance du milieu, du jeu dangereux, de l’amour en énergie sublime et risible, c’est-à-dire, en résumé, la somme des qualités bienvenues de L’Inconnu(Browning, 1927), chef-d’œuvre de poche où Chaney, entre Crawford & Kerry, pleure et rie, s’ampute des deux bras, ah, lance des couteaux avec ses pieds, voulait le rival écarteler, olé.