L’homme en blanc évoque ici sa Part d’ombre, ce fantôme maternel bientôt supplanté par les autres spectres, davantage célèbres, d’une contre-histoire de l’Amérique…
Comment on devient (un grand) écrivain… James Ellroy, alors découvert et publié en France par François Guérif, émérite spécialiste du « polar », étrenne son drolatique numéro de « chien de la mort » des lettres américaines, accueilli dans l’Hexagone avec les mêmes compliments réservés naguère à son compatriote Eastwood (pour aller vite, « Encore un fasciste ! ») par la majorité des critiques, à l’exception notable d’un certain Jean-Patrick Manchette, qui parla très justement, au sujet de Lune sanglante, de « profanation »... Derrière l’excellent one-man-show – il faut aussi assister aux lectures de l’auteur – se tient un amateur éclairé de Beethoven, un monstre de travail capable de rédiger un plan de plusieurs centaines de pages pour un seul roman (L.A. Confidential), orpailleur hors pair triant parmi les milliers de noms, dates, événements accumulés sur telle ou telle période par son équipe de documentalistes. Personnage médiatique et controversé au succès insolent mais également homme blessé dans son enfance (l’assassinat matriciel de sa mère, exorcisé en diptyque dans le méconnu Clandestin avant l’incontournable Dahlia noir) et malheureux en amour, à l’instar de notre Michel Houellebecq national, Ellroy édifie une autre mythologie de l’Amérique, grotesque et dramatique, crue et sentimentale, hyperbolique et lucide. Si les belles âmes lui reprochent encore le racisme et la violence de ses personnages, son projet rivalise avec celui de Balzac : rendre compte d’une société à un moment donné, dans le miroir « promené au long du chemin » (Stendhal) de la littérature.
Excessif, ambitieux, mégalomane, l’écrivain considère chaque nouveau livre comme une autre pierre apportée à sa cathédrale de papier, certes différente de celle d’un Proust, mais fraternelle dans son désir fou de ressusciter le passé, les voix tues d’hier, anonymes ou surexposées, les visages de femmes fortes plutôt que fatales, et d’hommes obsédés succombant volontiers à leurs démons intimes. De « trilogies » en « quatuors », Ellroy dévoile la part maudite, souterraine (Underworld USA, en effet) d’une nation « jamais innocente » (William S. Burroughs), servant même, à l’occasion, de support au… FBI (Un tueur sur la route, étudié par les profilers). Après le point de non-retour de White Jazz, équivalent scriptural d’une rageuse syncope musicale, peut-être aussi sa plus belle histoire d’amour, l’ancien jeune homme à la jeunesse aventureuse, dans la tradition d’outre-Atlantique, où les écrivains apprennent d’abord à vivre (et à gagner leur vie) avant d’écrire, Big Jim (le surnom donné aussi au grand Thompson par Stephen King) s’orienta ensuite, à partir de l'opus American Tabloïd, vers une forme plus classique et abordable – on pense encore à la « grande prose » narrative et tardive de l’expérimentateur du Festin nu – lui garantissant enfin la reconnaissance œcuménique d’un public élargi, non plus retreint au cercle des lecteurs d’œuvres policières, ni des « professionnels de la profession » (Godard) dans son domaine, lui qui se fit scénariste occasionnel et s'avéra souvent trahi par le septième art.
Ellroy s’inscrit bien sûr dans un sillage social, depuis le terreau des auteurs hard boiled des années 30, pères fondateurs nommés Hammett, Chandler, Cain et McCoy, pour citer quatre noms parmi les plus illustres, jusqu’aux satiristes de la fin du siècle dernier (Brett Easton Ellis et son American Psycho, Tom Wolfe et son Bûcher des vanités), en passant par les Dreiser, Dos Passos et Steinbeck, tous chroniqueurs (et contempteurs) profondément américains du « cauchemar climatisé » (Miller) de leur pays sauvage, injuste, dangereux dans sa grandeur anxiogène, mais aussi « terre d’opportunités », de valeurs démocratiques et de réussites (presque) sans pareilles ailleurs. On retrouve cette tension dans l’œuvre d’Ellroy, éclairée certes par La Lune dans le caniveau de Goodis, avec ses âmes damnées nommées Lloyd Hopkins, Dave Klein ou John Fitzgerald Kennedy (tous trois liés par le K triplé de sinistres « chevaliers blancs » jadis célébrés par Griffith !), mais portée, parfois, par des éclats de candeur digne d’une Pastorale américaine, signée ou non par Philip Roth. Ellroy, le plus grand écrivain des États-Unis ? On se gardera bien de lui décerner un titre quelconque, aussi éventé que nos prix littéraires égrenés à chaque rentrée en « marronnier » (qui s’en souviendra dans dix ans ou moins ?) pour le lire encore longtemps (attente impatiente de Perfidia, qui combine meurtre familial, bombardement de Pearl Harbour et « question raciale » japonaise), espérons-le, pour réentendre, à chacun des mots de chacune des pages, cette voix unique et reconnaissable malgré les changements de traducteurs (Freddy Michalski puis Jean-Paul Gratias), pour parcourir avec lui sa route dans la nuit au bord de la folie individuelle ou collective – James Ellroy ou le géant fragile, proie (volontaire) de La Malédiction Hilliker (beau portrait fragmenté des femmes de sa vie baptisé d’après le patronyme maternel) mais bel et bien sauvé par l’écriture, rendue, en toute conscience, à sa plus haute fonction.