Petit périple en territoire graphique…
Dans le monde érigé (avec la connotation sexuelle du terme) par l’artiste numérique, trois « veines » principales s’imposent, qui alimentent et reflètent son imaginaire, son trésor (de pirate priapique et d’îles dédiées au désir) d’images. Natsu aime les femmes – nous aussi ! – et les met souvent à nu, comme autant d’invitations au voyage baudelairiennes, correspondances physiques, charnelles et mystérieuses en regard de paysages déserts, futuristes ou naturels. L’eau, métonymie de jouissance féminine et source de vie universelle pour tous les hommes, relie les deux éléments, à l’instar de La Clef de Tinto Brass, qui unissait jadis les remous obscurs des canaux de Venise aux émouvantes eaux intimes de Stefania Sandrelli, le tout mêlé aux flots noirs du fascisme. Des motifs figuratifs, courbes ou phalliques, apparaissent aux côtés de ces déesses callipyges et quotidiennes, retravaillant à leur façon, douce et colorée, l’ouverture matricielle de L’Origine du monderévélée par Courbet : façade décorée, trou de serrure, navire à voile, village nocturne, moine hértique, rideau de fer, affiches tapageuses, fenêtre ensoleillée, végétation nippone, tempête maritime, gigantesque cité utopique. Si le peintre immortalisait un modèle anonyme, dont l’identité exacte continue à faire débat, les œuvres de Natsu présentent, presque toujours, le visage de ces femmes exposées mais jamais exploitées, saisies dans leur opacité, leur fragilité, leur plaisir et leur défiance. Avec franchise, sans fausse pudeur (ou pudeur fausse), surgit parfois un détail anatomique, tel ce sommet de verge tendrement embrassé par une jeune amoureuse, ou ces lèvres dépourvues de maquillage dans l’écrin soyeux d’une toison brune. Nous voici donc (très) loin de la pornographie majoritaire, avec ses automates stakhanovistes et interchangeables – la beauté des montages, dans leurs rapports fertiles d’association, laisse au vestiaire de l’imagerie superficielle autant la joliesse un peu mièvre d’un David Hamilton que la navrante crudité des tirages pour adultes de la presse « spécialisée ». Les égéries, en couleurs ou noir en blanc, nous regardent en retour, tandis que nous les admirons…
Le second fleuve auquel puise l’avatar léonin, vivant dans une ville côtière croquée naguère avec impertinence par Jean Vigo dans À propos de Nice, se nomme musique, et là encore, des visages nous interpellent, ceux de « chers disparus » dont il ne reste plus que la voix ou le son inimitables et singuliers. James Brown, Lou Reed, Miles Davis, Nina Simone (d’après Signoret), Ray Charles ou les Doors déambulent, pour l’éternité musicale, dans une galerie tout sauf funèbre. Ces morts superbes, bien vivants au gré des sillons du sensuel vinyle, de l’abstraction électronique, de la dématérialisation mondialisée, persistentà respirer (ou chuchoter, ou rugir) au sein de nos oreilles et jusqu’à nos cœurs, leur musique, noire dans sa prédominance, noire dans la couleur de leur peau (pour beaucoup de chanteurs ou d’instrumentistes), bien plus chargée d’espoir et de lumière, dans sa rage, sa cruauté, son ésotérisme littéraire, que la joie obligatoire et le rythme artificiel de nombreux titres pop« matraqués » à/par la radio. Artistes de leur temps, urbains, politiques et volontiers autodestructeurs, les chantres indépendants d’hier nous apprennent à vivre, à aimer, à dire non à tout ce qui nous blesse et nous rabaisse aujourd’hui. Au-delà de la mythologie romantique et frelatée de « l’artiste maudit », chacun et chacune se voit magnifiés par les enluminures numériques, contradictoirement, mais harmonieusement, icônisés dans leur terrible et attachante humanité. L’art, dans son mouvement vers l’extérieur, dans sa proposition publique d’une vision du monde individuelle et non standardisée, affirme ainsi une double intimité, à la fois celle de la représentation et du sujet représenté, même dans le refus d’une reconnaissance immédiate, même dans les aventures les plus extrêmes de la modernité, née depuis l’attention méta portée aux matériaux, aux formes, aux surprises et aux « accidents » de la création (les noms de Jackson Pollock, Yves Klein ou Nicolas de Staël nous viennent spontanément à l’esprit, parmi notre propre aréopage). Tout ceci se lit dans les tableaux sans toile ni peinture de Natsu Zuma, témoignages d’une personnalité, d’un enthousiasme, d’une originalité qui n’appartiennent qu’à lui et entrent en résonance avec ceux de ses sources d’inspiration, sises dans la soul, le funk, le rock, voire la « chanson française » (Ferré ou Gainsbourg, par exemple). Ces œuvres, dans le silence océanique d’Internet et le cadre réduit d’un écran d’ordinateur, bruissent des chansons, des harmonies et des accords d’un passé proche : à nous de les écouter, les yeux grands ouverts, au risque de plonger dans leurs replis et méandres, telle Asia Argento envoûtée, submergée, par la « sorcellerie évocatoire » (Baudelaire) des panoramas florentins du Syndrome de Stendhal...
On se gardera ici d’aborder la rive cinéphile du mélomane érotique (ou l’inverse), puisque traitée par nos soins ailleurs sur ce blog, à l’occasion de Paniquede Julien Duvivier et du Samouraï de Jean-Pierre Melville (cf. liens ci-dessous), afin de renvoyer le lecteur curieux et charmé à un bref diaporama, intitulé Cinema by Zuma, avec son défilement de 24 pièces calqué sur la vitesse par seconde des images dans les salles, en autant de stations sans douleur, d’aperçus réjouissants d’une terre peuplée de fantômes (sans miroir !) et de relectures inspirées, que l’on invite, assurément, à visiter (à l’adresse ajoutée), dans toute sa belle et sincère diversité…