Exils # 100 (02/04/2025)
Dabadie adapte/dialogue Curtis et de Broca dirige un « exercice de style », ainsi qu’il qualifiait ce film méconnu et mal aimé, que le cinéaste souhaitait « pudique et délicat comme l’âme même de son héroïne » (Philippe de Broca : Un monsieur de comédie). Exécuté à Cannes, la critique ricane, sorti sans succès en septembre en salle, désormais restauré, disponible en ligne, Chère Louise (1972) ne relève ni du « trésor retrouvé », accroche de la nouvelle affiche, ni du déterré navet, sentimentalisme intempestif. Sorte de réponse positive à Mourir d’aimer (Cayatte, 1971), de matrice apocryphe et bien moins antiraciste de Tous lesautres s’appellent Ali (Fassbinder, 1974), il peut aussi faire penser à Pain et Chocolat (Brusati, 1974), encore un conte tragi-comique de lac trop calme et d’étranger sudiste. Mais l’humour mélancolique du réalisateur du Magnifique (1973), perçu et rendu par la musique de Delerue, ne participe de la dite comédie à l’italienne, l’émouvante et triviale cruauté n’en possède, dispose d’une douceur et d’une discrétion presque protestantes, renforcées par la direction de la photographie à l’unisson d’Aronovitch, sous peu sur le plateau beaucoup plus agité de L’important c’est d’aimer (Żuławski, 1975). Ce portrait d’une femme pragmatique et non atteinte de bovarysme, « mieux mariée » à sa mère, pensionnaire de cimetière, à Dieppe divorcée naguère, donneuse de cours de dessin à Annecy aujourd’hui, enseignante à la tactilité inconvenante, telle celle de sa collègue athlète, norme de notre époque, commence parmi des tombes et se termine sur une méthodique tentative de suicide. Louise survit, fracasse une fenêtre, se fout sous la douche, file chez une coiffeuse, file sur la flotte à moitié malheureuse.
Sa sportive « copine », terme qu’elle déteste, Marguerite d’un Faust de province, à chorale locale, n’en déplaise au de Funès de La Grande Vadrouille (Oury, 1966), vraie-fausse valkyrie qui se déprécie, modèle MLF et violeuse vigoureuse, incarnée avec une agressivité mâtinée de subtilité par Didi Perego (La Grande Pagaille, Comencini, 1960), co-production oblige, là-bas l’item s’intitule Lalunga notte di Louise, lui recommande inextremis le réalisme, de dénommer sa solitude « tranquillité », de céder l’infidélité à la modernité, littéraire ou parisienne, donc de ne cesser d’être « démodée ». Dabadie & de Broca délivrent en définitive un plaidoyer prodomo, un sage ouvrage à contre-courant des outrages du ciné, de la société de leur temps, cadré en 1.37 obsolète, « également connu sous le nom de « format académique », c’est le standard du cinéma parlant, reconnu comme tel en 1932 par l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Ce format va prévaloir jusque dans les années 1950 » dixit du CNC le site. La victoire à la Pyrrhus n’évoque la triste ironie de Tout ce que leciel permet (Sirk, 1955), mémorable mélodrame coloré au creux duquel une veuve idem esseulée, à la maturité amoureuse et tourmentée, se voyait fissa offrir par ses enfants une terrible télé, antidote camelote, davantage un visage vide ou opaque, suivant la perspective adoptée, écho assourdi du masque emblématique de Garbo itou en bateau (La ReineChristine, Mamoulian, 1933). La présence/absence très contrôlée de Moreau, y compris au cours du conflit au carré théâtral face à une futile et filiforme rivale, mise en scène d’inceste tout sauf obscène, salut au Souffle au cœur (Malle, 1971, éclairé par Ricardo), déplut et pourtant s’avère bienvenue, à l’image d’un personnage au romantisme en sourdine, à la fois généreux et janséniste, intrépide et possessif, didactique et lucide.
Tandis que l’originaire de Varèse pique dans la caisse, caméo rigolo de Robert en Magnéto, pas celui des X-Men, certes, s’achète d’argentées lunettes, admire les motos plus que les dames, fréquente parfois des mecs de son âge et reconnaît un « casse-croûte » tant mieux ou dommage, sa candeur hédoniste et un chapeau à cerise ravissent et ravivent Louise. Ceci lui permet de traverser une parenthèse d’abord enchantée puis désenchantée, placée sous le signe des canidés à empoisonner, enterrer, dérober, délaisser. Entre La Gazzetta dello Sport ou Zola, les dramatiques radiophoniques ou une pièce de Chopin, il faut choisir, il ne faut mourir. Si Le Roi de cœur (1966) et Le Magnifique filment des fuites intimes, collective et individuelle, loin des misères de la guerre et de la grisaille quotidienne, Chère Louise ne refuse le réel, essaie de le sculpter, la destinataire de la demande en mariage épistolaire apprend à lire et à écrire au type puéril, cette dimension pédagogique et normative ressuscite les entreprises à risque de L’Enfant sauvage (Truffaut, 1970) et d’Orange mécanique (Kubrick, 1971) : costumez/cultivez le naturel, le revoici au galop chez l’incorrigible « Luigino », diminutif symbolique, les prénoms Louis & Louise à rapprocher, à opposer. Rescapé sur le tournage d’un accident de moto, Julian Negulesco convainc vite en gigolo juvénile, lesté d’une légèreté à la Chaplin, un brin orphelin, de sa génitrice précisent les psys, au papounet occupé de jardinage à l’hôpital, venu « faire fortune en France » bientôt classée en crise, de surcroît escroqué par un compatriote, à la gare le couple de protagonistes se croise sans se voir. L’aventure devait s’achever via une double noyade, la « paralysie respiratoire » de l’actrice en décida différemment.
L’intéressée sut ne succomber à l’insuccès du produit, projet pour elle rédigé, sur son nom monté, sut se consoler avec l’austère Nathalie Granger (Duras, 1973, je n’y reviens point), le funeste LesValseuses (Blier, 1974, suicide réussi cette fois-ci). Modeste plutôt que mystérieux, ouaté à défaut d’être audacieux, Chère Louise multiplie les arrêts sur image durant le générique et l’ultime plan immobilise, accumule quatre monteuses, adresse un clin d’œil à l’increvable Voleur de bicyclette (De Sica, 1948). Luigi parti, « l’embellie » évanouie, il demeure un film imparfait, fragile et déterminé, où Annecy ressemble à Amsterdam, où se remarquent quelques gags, DS démolie, baguette-tartine, où de Broca, vétéran d’algériens « événements », son élégante et souriante détresse déploie.