Shalom à la gomme ? Conte pour solde de tout compte…
Le motif du miroir fantomatique matérialise l’intitulé du blog que vous lisez, lui-même définition du cinéma, mais l’argument mystique et historique excède les reflets funestes. Si Unborn (David S. Goyer, 2009) semble se souvenir de The Grudge (Takashi Shimizu, 2004) et son gosse d’escalier, de Prince des ténèbres (John Carpenter, 1987) et sa terreur quantique, de L’Exorciste(William Friedkin, 1973) et sa tête rotative en spiderwalk, l’essentiel se situe ailleurs, davantage du côté du Golem (Paul Wegener, 1920 ou Julien Duvivier, 1936), de Ces garçons qui venaient du Brésil (Franklin J. Schaffner, 1978), de Shoah(Claude Lanzmann, 1985). Ce métrage minoré, mal-aimé, mérite néanmoins une heure vingt d’une vie de cinéphilie, car il essaie de revitaliser un thème momifié, celui de la possession/malédiction, au contact de la Kabbale. Hollywood, on le sait, on renvoie vers Le Royaume de leurs rêves de Neal Gabler, s’avère souvent, originellement, un territoire sémite, cependant la judéité constitue rarement un élément fantastique, à moins de classer Les Dix Commandements (Cecil B. DeMille, 1956), réalisé par un presque goy, en tout cas par son papa, au creux de cette catégorie. Scénariste pour Alex Proyas (Dark City, 1988), Christopher Nolan (Batman Begins, 2005, The Dark Knight : Le Chevalier noir, 2008, The Dark Knight Rises, 2012), rédacteur de Blade (Stephen Norrington, 1998, Guillermo del Toro, 2002, puis son Trinityà lui en 2004), co-producteur du Mission to Mars de Brian De Palma (2002), David Samuel Goyer fait se rencontrer Einstein & Mengele, filme trois femmes de la même famille décimée, pratique en coda un œcuménisme littéral, magnanime, le rabbin altruiste main dans la main (« de Myriam ») avec le prêtre noir et sportif, union utopique des religions, association symbolique d’une Amérique nordiste enfin pacifiée, fréquentable, placée sous le signe de l’amitié « interraciale », la relation de Casey & Romy au carré.
Jadis victime dans sa jeunesse d’antisémites scolaires, Goyer assume et transcende ici son ascendance, incite à la concorde, au dialogue, à la discussion entre les confessions, les générations. Tandis que l'imagerie dite horrifique peut souffrir de jeunisme, l’adolescence à la fois casting guère crédible et « cœur de cible », Unborn ne s’épouvante pas de mélanger les âges, traite avant tout d’héritage, d’outrages, d’absences et de renaissance(s), boucle bouclée de la gémellité miroitée, malaisée, sinon malaisante. « Le monde n’a jamais été un lieu sûr », en effet, et le passé ne parvient à (se dé)passer, un numéro indélébile sur le poignet de la mystérieuse interrogée, un brin hystérique, effroi photographique, suffit à le rappeler. Enquêtant sur ses cauchemars à base de chien, de bambin, de jumelle orpheline, puisque sa mère, adoptée, dépressive, se pendit après avoir découvert l’identité de sa sienne génitrice, elle-même meurtrière, durant la guerre, de son frère cobaye, revenu d’entre les morts, manipulé par une entité plus ancienne que l’espace, le temps, les illusions, les croyances, Casey ne se sait pas encore enceinte, sur le point, peut-être, in extremis, d’enfanter son ironique et sans merci Némésis. Comme selon Inseminoid (Norman J. Warren, 1981), la matrice s’assimile à un mausolée, l’infanticide advient dès le stade fœtal, certes par accident. Cependant la dessillée Casey ne dispose point d’assez de temps pour apprécier sa précoce culpabilité, de jumeau malencontreusement étranglé in uteropar un cordon ombilical. Le diabolique dibbouk de Unborn annonce ainsi le démoniaque prodige de The Prodigy (Nicolas McCarthy, 2019), hétérochromie comprise, réincarnation reprise.
Les misérables « médecins » nazis commettaient leurs atrocités eugénistes sur des prisonniers réduits à des corps, destinés à la mort ; l’esprit israélite, pas seulement, nécessite à son tour de s’incarner, d’investir en série des psychés perturbées, des enveloppes vidées, choisies parmi l’entourage de plus en plus rapproché de la baby-sitter confrontée à la peur, à un ancestral malheur, à une « catastrophe » septuagénaire. En partie produit par le redoutable Michael Bay, élégamment éclairé par James Hawkinson, monté de manière rythmée par Jeff Betancourt (L’Exorcisme d’Emily Rose, Scott Derrickson, 2005 ou Les Ruines, Carter Smith, 2008), plutôt bien porté par l’impliquée Odette Annable, incluant un caméo de la cara Carla Gugino et la participation des solides Gary Oldman & Idris Elba, Unborns’avère une œuvre hivernale, endeuillée, à la tonalité adulte, mélancolique. Sous le « divertissement » traditionnel, point déplaisant, mention spéciales à la scène des toilettes suspectes, remplies d’insectes, à celle de la lévitation collée au plafond, tel un papillon, à observer l’envahisseur en train de soulever le drap du double endormi, de pénétrer son ventre à la verticale, instant surprenant, doté d’une organicité à la David Cronenberg, (re)lisez-moi ou pas à propos de Chromosome 3 (1979), se tient par conséquent un récit d’impossible amnésie, de « résilience » payée au prix d’une perpétuelle souffrance. Modeste, sincère, l’opusde Goyer se garde bien d’instrumentaliser les fondations mélodramatiques de son sujet généalogique, de sombrer dans les abysses d’une obscénité d’épicier, même si la lecture échevelée d’extraits du Livre des miroirs frise le risible, même si le vrai visage de l’hospitalisée, dos tourné à la Norma Bates (Psychose, Alfred Hitchcock, 1960), paraît over the top.
Mieux, il arbore en mineur une angoisse métaphysique sympathique, le petit ami, au lit, inquiété par les implications vertigineuses des cours de physique universitaire, plus tard contaminé, terrassé, émancipé, gisant de pietà affirmant à bout de souffle : « Je vais me retrouver dans une longue chute sans fin ». Par lettre testamentaire, Sofi la rescapée des camps adresse une ultime doléance d’outre-tombe à sa petite-fille très tourmentée, au propre, au figuré : « C’est à vous qu’il incombe de terminer ce qui a commencé à Auschwitz. » Hélas, ce qui se déroula là-bas, au-delà de sa « banalité » controversée, un génocide au milieu d’autres, je détourne à dessein la fameuse expression de Hannah Arendt, de sa singularité sidérante, aveuglante, à peine représentable de façon réflexive, revoyez le traumatisant Requiem pour un massacre (Elem Klimov, 1985) et son témoin traumatisé, sur la face défaite duquel se lit l’effet dévastateur des véritables horreurs accomplies hors-champ, ne saurait se conjurer à coup de glaces décrochées, fracassées, incendiées, enterrées, de cloches et de carillons suspendus en détecteurs du surnaturel mortel. Le Mal ne meurt pas, déjà mort, mort-né, pas encore né, et la moralité nocturne, enténébrée, de La Nuit des masques (John Carpenter, 1978), fable similaire et différenciée de féminité en danger, sise en banlieue résidentielle, homeinvasionà proximité d’un asile psychiatrique, se voit retravaillée à la sombre lumière de l’indicible, du suicide, Primo Levi ne me contredit.
Résumons, concluons – avec Unborn, notre réalisateur livre un ouvrage sage et sauvage, personnel et impersonnel, intéressant et insatisfaisant, dont la meilleure part réside dans la lucidité de sa cruauté, son athéisme ésotérique et son folklore relooké, métaphore d’un mémorable mauvais sort, de six millions de morts, d’un film effroyable et d’insanité généralisée survenu pour de vrai, en Europe, au bruit des bottes, auquel succomber ou lequel surmonter, phénix blessé, désormais mûri, amer, conscient qu’Adolf Hitler posséda aussi, en toute innocence, au fil de l’enfance, une mère, ne naquit pas damné, contrairement, qui sait, au(x) bébé(s) de Casey, consœur à distance d’une certaine Rosemary, accouchée en 1968 par un ancien enfant survivant du ghetto de Varsovie, évidemment nommé Roman Polanski…