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Channel: Le Miroir des fantômes
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Ornette: Made in America : Saxo

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Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Shirley Clarke.


Le freejazz ? Presque un pléonasme, tant la liberté caractérise, caractérisa, devrait caractériser cette musique autrefois à la mode, pour de bonnes et mauvaises raisons, avec son imagerie mythique de nuit, de ville, de désir, de ruine, de Brésil relayée, sinon créée, en partie par le cinéma. Hélas, le jazz ne libéra pas le cinéma et ce court documentaire consacré à un vrai créateur le démontre assez médiocrement. Durant soixante-dix-sept minutes longuettes, on écoute Ornette en concert au Texas natal, fil rouge sonore passé à travers le chas des archives, personnelles ou publiques. Shirley Clarke, surtout connu pour le surfait The Connection, portrait de groupe et d’époque sur fond de drogue, de reportage répété, tente d’élaborer en testament un équivalent visuel à la syncope de Coleman, à coup de caméra portée, de montage stroboscopique, de zoomsavant et arrière à l’unisson supposée de la transe de danseurs en sueur ; elle échoue partout, amicalement, lamentablement, pourtant flanqué du renommé DP Edward Lachman, familier de Wenders, Todd Haynes ou Ulrich Seidl. Ailleurs, elle esquisse des secondes de reconstitution, avec un Ornette gamin et adolescent. Le musicien se souvient, d’un air badin, le musicien revient sur ses pas, dans sa piaule au bord du rail, le musicien philosophe un brin, sous le patronage d’un architecte, Richard Buckminster Fuller, épris de dômes, à défaut de sphères ou de leur musique antique et mathématique. Ornette taille la bavette avec ses anciens potes, autour d’une table, une bière et un Cokeà la main. Il se confie quasiment in fineà propos de sa castration, de sa circoncision, de sa séparation entre les mâles-femelles et les hommes-femmes, catégorie à laquelle il se déclare appartenir.

Dans une rue de New York, il embrasse une jolie brune inconnue aux allures de mannequin, reconstitution in situ d’une plaisante anecdote de méprise. Son fiston joue les batteurs et les managers, son épouse, poétesse, rappelle à juste titre l’ostracisme qu’il sut susciter à ses débuts, tandis qu’un critique résume le renversement cohérent, statut de jeune excentrique troqué au final, fatalement, via le poids des ans, contre celui de génie âgé. Son âge, le métrage d’un autre âge, 1985, le fait, trop bien, tant pis, depuis le générique et les déroulants incrustés à peine dignes d’un tableau électronique ferroviaire jusqu’au aux effets vidéos artyà la Averty, en passant par le grain d’ensemble du Super 16 et le surcadrage d’un téléviseur en couleur. Poussière d’image, de langage, de tangage entre les dates – on cherche en vain la vie, l’énergie, la folie des notes enregistrées, semées tout au long du CV. Reste le jazz orchestral d’Ornette Coleman, association pas si incongrue puisque, au moins à nos oreilles de mélomane, pas de spécialiste ni de technicien, le compositeur s’inscrit dans le sillage de Charles Ives, d’Alban Berg, d’Igor Stravinsky, déploie, à l’instar de ses illustres confrères, avec fureur et raison, un édifice de sons impressionnant, désarmant, irritant. Sa musique lyrique, inquiète, singulière et altière, que l’on connaissait principalement par son acclimatation chez Cronenberg et Shore, invités d’un festin dénudé mémorable et mélancolique, par ses échos chez Lou Reed pour une version live de son tripà l’héroïne, injecté dans les veines de l’auditeur au moyen d’un saxo embrasé, innerve heureusement la vraie-fausse biographie au vernis sociologique, la consécration américaine du maverick unique opérée en introduction lors d’une remise de clés municipales et le décret d’une journée Coleman, en épilogue au bouquet de félicitations de spectatrices énamourées, l’artiste promettant gentiment une interview, star noire en costume immaculé à laquelle un public majoritairement blanc, tels les membres de l’orchestre, d’ailleurs, demande des autographes.


Peut-être, au fond, de l’espace évoqué avec invitation de la NASA, rien que ça, s’agissait-il d’une modeste mission impossible, d’un défi figuratif. Osons un parallèle a contrario de la chasteté affichée, revendiquée : le cinéma X ne filme pas le sexe, seulement des hardeurs en chaleur rémunérés, automatisés ; le cinéma musical ne filme pas la musique, uniquement des instrumentistes ou des chanteurs en train d’exécuter leur morceau, peu importe le tempo. L’art funéraire cinématographique, par nature phénoménologique, reste à la surface, s’en tient dans les deux cas et situations à la performance, se risque rarement à essayer une transcription d’intériorité. Le jazz, encore davantage qu’une autre forme, existe dans l’instant, dans l’absence de mise en scène et en boîte, il ne supporte pas la conserve et le support, le simulacre du microsillon. Bien sûr, on trouvera toujours des exceptions, surtout dans le registre vocal, et Chet Baker, par-delà le cercueil, continue à murmurer royalement en CD ou en ligne. Anyway, le made in USA trop sage et daté de la Miss Shirley, ni musical, ni godardien, en dépit de l’intitulé, avec ou sans Stones, ne parvient à proposer un discours capable de rivaliser, saine émulation, avec l’expressivité en lave et magma de Coleman. Quand bien même y croise-t-on William S. Burroughs en lecture hilare, quand bien même y ressuscite-t-on les cérémonies musicales du Niger ou du Maroc, musiciens de Jajouka inclus, fascination de Brian Jones comprise, tout ceci s’avère superficiel et consensuel, inutile et stérile. Shirley Clarke, réalisatrice et monteuse, ne mérite certes pas de monter en ascenseur vers l’échafaud de Malle & Miles mais l’on pouvait certainement attendre mieux d’elle, de sa réputation de cinéaste indépendante et expérimentale.

Avec son duel de western inaugural et incongru, avec ses extraits à Berkeley, avec ses réminiscences subliminales de Martin Luther King, avec son escale à Milan sur le petit écran, avec son World Trade Center relié par satellite à Harlem, avec son cambriolage violent de fait divers d’avant l’ère new-yorkaise de la tolérance zéro de Rudy Giuliani, avec ses mères noire et blanche échangeant leurs landaus, avec son orgasme féminin furieux en bruit de fond, de quoi complexer Donna Summer travaillée au corps et la voix, en studio, par Giorgio, Moroder of course, avec sa Californienne peroxydée naguère partenaire de Lex Barker et son affreuse chanson de fin œcuménique, la caravane des rêves dévalués s’évanouit dans sa propre inanité. Ornette Coleman, explorateur d’un territoire intrigant, sidérant, pour certains inaudible et inécoutable, nous quitte sur un sourire, signe d’élégance et de distance saupoudré de l’ironie hermétique de Jack Nicholson, emprisonné pour l’éternité fantomatique par Kubrick à l’Overlook. Il sait, nous savons avec lui, depuis, que sa musique survivra à tout cela, à cette écume maladroite et déjà posthume. Le jazz, guys, ne cesse de souffler, de se réinventer, de disparaître afin de souligner sa beauté, sa nécessité, sa libératoire liberté. Que le cinéma ne l’oublie pas et s’en inspire, merci pour lui. Quant à Mister Coleman, homme apparemment, a priori, doux et fiévreux, humble et radical, il se survit dans ses disques, dans nos imaginations solipsistes, dans notre cinéphilie instrumentale, pas si mal, so.  



Les Sans-Espoir : Le Mouchard

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Miklós Jancsó.


Dinanzi a me non fuor cose create
se non etterne, e io etterna duro.
Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate.

Dante, Divina Commedia, III 7-9

Kubrick rencontre Bresson à Urga ? Oui, un peu de cela, pas seulement. Voici un western oriental, un stimulant exercice de style, une parabole politique intemporelle. Même si le prologue aux planches encyclopédiques constitue un modèle d’exposition contextuelle, le cadre historique en Scope restauré s’oublie vite, se dilue dans une réalisation visant l’abstraction, dans une mise en scène assumant sa théâtralité transcendée. Grand spectacle en plein air, sur la scène d’une prison à ciel ouvert, le métrage de Miklós Jancsó, cinéaste à raison admiré par Scorsese ou Béla Tarr, repose sur un mouvement perpétuel duel, celui de la caméra, celui de la délation. Il convient, pour peut-être sauver sa peau de saligaud, de trouver un assassin supérieur, au CV plus étoffé, disons. Bien sûr, le petit jeu sinistre du gouverneur de malheur ne sert que d’alibi à l’aimable tyrannie, courtoise jusque dans ses outrages, ses bonnes manières de tortionnaires en uniforme épris de protocole. Les déplacements dans l’espace deviennent des courants de conscience, une pensée blessée en actes, double acception, une philosophie physique du cinéma et de la société. Hors du monde, exactement placés au carrefour de l’utopie et du calvaire, les officiers et les prisonniers rejouent sans cesse la même danse macabre et mémorielle ensoleillée, sur une piste inhospitalière peuplée de cadavres, passés ou prochains. Entre le fortin et la maison transformée en QG, les troupes impitoyables et la masse mutique se meuvent en permanence et nous émeuvent étrangement. Pantins du pouvoir et modèles d’endurance, de résistance, de patience, les groupes conflictuels possèdent en annexe champêtre un terrain rempli de tentes, théâtre d’opération par procuration.



Au sein de la collectivité individualisée, aux identités indécises, flottantes, masques nationalistes tragiques et légendaires, se mêlent des femmes obligées de se déshabiller, comme la première patiente des nazis chez Losey selon Delon. Le supplice de la badine à l’épée d’une blonde anonyme constitue assurément la scène la plus puissante et sidérante du film, à la fois suprême moment graphique, graphic sex and violence dit-on outre-Atlantique, et crève-cœur pour le spectateur impuissant à coup de panoramiques inversés. Alors, du sommet du fort, un homme hurle face à l’insupportable, il chute à la verticale, à l’opposé des deux rangées horizontales de soldats à la main leste. Deux autres le rejoignent dans son suicide et durant quelques secondes la foule majoritaire, saisie en plongée, semble sur le point de surmonter son statut, de renverser sa situation. Le cinéaste, naturellement stratège, signe un film de guerre et de silences, tandis que sur la bande-son le vent fantomatique, des sifflotements malséants, des chants choraux, des pépiements d’oiseaux apparemment rajoutés en post-synchro paraphent un univers parallèle, jovial, serein, indifférent. Confronté à cet échiquier cinétique, on peut certes penser à Sergio Leone ou aux Straub, au camarade Bill Douglas et au communard Peter Watkins, à Valerio Zurlini enlisé dans son désert tartare, voire à Pasolini déployant les sévices cérémoniaux de Salò. Il s’agit, en effet, d’une cérémonie, d’un requiem, d’un portrait de groupe exécuté, double sens, avec une beauté solaire et funèbre, une rage froide de démiurge, une ironie d’artiste trahi par le réel. La dernière séquence, faux espoir à plusieurs et a capella aussitôt réprimé sous des cagoules de pendus, cristallise tout ceci, corrobore une structure par accumulation de plans-séquences et de morceaux anecdotiques d’anthologie, le quotidien d’une garnison, d’une coercition, comme hissé à la grue à la hauteur d’un poème géométrique, un brin tarkovskien, d’une appréhension absurde et sérieuse du monde.



Tous ces moustachus taciturnes en train de s’entre-tuer au lieu de se révolter continuent à nous parler aujourd’hui, à des années d’une évidente résonance avec la Hongrie russifiée ou ses voisines asservies de la décennie soixante. Ici, le formalisme assez somptueux n’étouffe jamais l’empathie, les pions sur le plateau sensuel, sensoriel, ne perdent à aucun épisode leur part d’humanité, de sincérité, de rouerie, de mystère. Adulte, exigeant, âpre et vivifiant, l’opus ample et taiseux, succès public et critique, réussit là où Alexeï Guerman échouait avec ses difficultés divines. Nul n’oubliera le visage de la paysanne dénonciatrice, ni le bain taquin du type tout habillé, ni le sentiment constant d’oppression tressé à la sensation du ciel immense, de l’horizon immanent et pourtant hors d’atteinte au-dessus de la steppe abjecte. Pas davantage la pluie artificielle, les cellules en bois, les ombres contrastées en plein jour, l’insurgé, faux sosie de Reggiani, abattu au loin d’une balle dans le dos, la corde passée au cou, littéralement, une ronde monotone, à la van Gogh, d’incarcérés méconnaissables sous les sacs, les pieds nus d’une jeune femme fuyarde escortée de coureuses, des insignes militaires calmement arrachés, le corps recroquevillé du traître étranglé, les carcans en trio, la soupe dans un bol à boire accroupi, une fanfare sarcastique, une joute rusée à cheval et le fondu au noir final supplanté par un orgue irritant. Accompagné d’un brillant DP, le fidèle Tamás Somló, Miklós Jancsó ne console personne et surtout pas le cinéphile moderne car la révolution se (mor)fond dans la fosse commune et partagée d’un brouillon de camp de concentration.

Après l’élan révolutionnaire, l’immobilité concentrationnaire ; après la laideur de l’Histoire, l’éprouvante majesté du classé septième art – et la mascarade s’achève en massacre, à l’intérieur du cercle infernal rougi du sang des opposants dévorés par leurs semblables et liquidés par leurs bourreaux. Pour cueillir les douces cerises de la confiance, du respect, de la fraternité, on repassera, à Cannes en 1966 ou en France en 2017 : vous qui entrez, laissez toute espérance, tant pis et pas mieux. 

La Mouche 2 : Martin

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Insecticide ? Parricide.


Cette suite opportuniste et sincère, surprenante et ennuyeuse, inoffensive et perverse commence comme La Boum et finit comme Freaks. Accompagné d’artisans de talent, Chris Walas réalise une romance mâtinée de vengeance, à l’évidence destinée à un public pubère. A contrario du caractère adulte du Cronenberg, le remake d’un ersatz des années 50 sorti en 1989 se savoure, voire déçoit, tel un drame œdipien. Dans le sillage de Spielberg, Richard Donner ou surtout Joe Dante, notre émérite spécialiste des effets spéciaux portraiture une enfance orpheline et une adolescence accélérée à l’aune de la monstruosité, d’une altérité désormais intégrée, incarnée. Avec son père truqué à la Philip K. Dick, par ailleurs à la tête d’un avatar biologique du célèbre complexe militaro-industriel, avec sa créature réjouissante et ratée de drive-in, avec sa coda cruelle au fond d’une écuelle, le métrage accuse son âge et charme/irrite par son passéisme. Tel Truman, le personnage de Peter Weir, Martin Brundle évolue en huis clos, y compris dans son appartement, circonscrit de caméras dissimulées derrière un miroir ou dans un haut-parleur. La fiction prend ici la forme d’une maladie héréditaire guérie par un placeboà l’eau. Le gamin de cinq ans, au corps de trentenaire, perd sa virginité avec une partenaire de travail et de cœur aux allures maternelles, couple innocent et pourtant pédophile espionné durant sa chaste scène primitive. Rejeton solitaire et petit rat de laboratoire condamné à muter plutôt qu’à muer, il rappelle à sa manière le bestiaire légendaire de naguère, quand Universal faisait défiler l’improbable progéniture de Dracula, Frankenstein, Kong et consorts. Lors d’une scène coupée au fast-food, il vomit une sorte de lait buccal contre la vitre d’une voiture occupée par une smala de mioches insupportables et insultants.


Le moment le plus émouvant du métrage, bien soutenu par des cordes à la Bernard Herrmann, le voit euthanasier avec tendresse et détresse un chien supplicié, tant les animaux signifient tant de choses pour leurs maîtres juvéniles. Une fois fixé sur son sort de métamorphose, sur son statut de simple accessoire utilisé afin de terminer les travaux paternels, histoire d’en recueillir la gloire commerciale et eugéniste, le scientifique candide se construit un cocon, en éclot sous l’apparence à la fois réaliste, encore à l’abri du monopole numérique, et imaginaire d’un châtiment en marche. Bartok, mentor en toc, se retrouve prisonnier de quatre pattes géantes et du telepod originel. L’échange génétique s’accomplit, enclenché par la muse horrifiée, en relecture corrigée d’un premier essai loupé au cactus phallique drolatique, d’un second avec chaton reconstitué en parfait état viaune compréhension créative, intuitive, de la magie de la vie. Une abomination à la Lovecraft revisité par Stuart Gordon en émane, bientôt remisée, sous le regard courroucé d’un aréopage saisi en contre-plongée, réminiscence involontaire d’un Douglas Sirk, dans sa fosse moraliste au rebord nanti d’une… mouche, bien sûr. Sa mère morte en couches, son père réduit à une image vidéo, Martin donne à son programme viral de verrouillage informatique un mot de passe cohérent et poignant : Papa. Signalons en conclusion l’agréable exhaustivité du double DVD Fox, à réserver aux cinéphiles anglophones, car avare en sous-titrage, dont un documentaire historique bien synthétique narré par Leonard Nimoy en personne et une courte masterclassdu mélomane Christopher Young. Ni précieux ni calamiteux, La Mouche 2 mérite sa redécouverte d’un samedi soir, avec ou sans pop-cornet fly-tox.

    

Tel père, tel fils : L’Échange

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Hirokazu Kore-eda.


Mon Dieu comme l’on s’emmerde à ce téléfilm manichéen, méticuleux, œcuménique, qui plut pourtant à tout le monde ou presque, notamment à Spielberg de passage à Cannes, tu m’étonnes, achat des droits du remake ricain inclus. Insoutenable suspense scénaristique : le père friqué, aussi froid qu’un sushi surgelé, va-t-il infine comprendre, dessillé par son Petit Prince à lui, que le cœur compte davantage que le sang ? Saura-t-il surmonter son traumatisme d’enfance, dire maman à sa belle-mère hilare, sans chichis, dépasser le point de vue passéiste de son papounet peu respecté ? Les deux couples divisés par une fausse erreur médicale – ah, la garce d’infirmière repentie échangea les chiards à leur naissance, vengeance de classe et morale du ressentiment nietzschéo-marxiste, heureusement, cela nous vaudra quelques dommages et intérêts, philosophe le pragmatique géniteur régressif spécialisé en électro-ménager – parviendront-ils à faire fi de leurs différences, sociales, professionnelles, éducatives, pour se retrouverinextremis, se réinventer en famille élargie, recomposée, apaisée ? Bien sûr que oui, et seuls s’avéreront surpris ou ravis les décérébrés, les inquiets, les sensibles, tous ces gens demandant au cinéma de ne surtout pas les bousculer, de les consoler ad nauseam, de les réconcilier avec eux-mêmes et l’espèce criminelle, anecdotique. En chaque altruiste ricane un égoïste, en chaque humaniste sommeille un fasciste, alors sous le sentimentalisme du métrage se dissimule un cynisme aussitôt démasqué, avec ingénuité, lors de la coda lacrymale aux photos du marmot immortalisant les ronflements de son papa probablement impuissant, puisque chez ces gens-là, on ne baise pas, on respire à peine, on s’en remet à une sorte de conception immaculée, diégétique et théorique.



Le réalisateur, avec une arrogante honnêteté, met en abyme son dispositif scopique et révèle ses intentions d’histrion. Il ne s’agit pas d’un film adulte mais d’une dramatique démonstration digne d’une dramatique télévisée pour débat ad hoc, d’une leçon de morale paternelle assénée au spectateur international, à une silhouette – pas de personnage ici – dont la médiocrité sert d’étalon au reste des larrons. Quel salaud, celui qui ne pleure pas à l’édifiante parabole nippone, nantie d’un vernis de sociologie superficielle, formule pléonasmique. À l’attention des débiles, des paresseux de l’esprit, la dernière scène enfonce le clou du spectacle paupérisé, du message mou autour de l’amour supérieur à l’ADN, amen. Le père indigne, architecte de sa ruine, part à la poursuite de sa progéniture d’imposture, quémande son pardon, leurs chemins en parallèle et sur deux hauteurs opposées, le petiot en surplomb, évidemment, se rejoignent, l’homme et l’enfant s’étreignent – bon sang, beau comme du Jean-Jacques Goldman par Céline Dion, non ? Les épouses respectives se rapprochent, compatissent, Canon et Toshiba sponsorisent, un piano auteurise, Bach varié, s’il vous plaît, nonobstant l’opus anémique, désincarné, dilué dans son insipidité, peut serrer la main aux sinistres plaisantins Chatiliez & Spasojević, amateurs de vie en fleuve tranquille et de serbianfilm, autres histoires de familles fonctionnelles, tant le verrouille à double tour une roublardise en mode guimauve contraire et similaire à la satire publicitaire ou à l’horreur politique. Quand on cherche à faire rire, à choquer, à émouvoir avec une telle mauvaise foi, de si vilaines arrière-pensées d’intérêt, de déterminisme et de fric, on ne mérite que l’indifférence et à l’occasion un intitulé cliché chipé au service marketing de la Fox pour la sortie des mésaventures de Martin Brundle,  encore un rejeton à problèmes.


Survenu neuf ans après le superbe Nobody Knows, encensé par nos soins, Tel père, tel fils constitue pire qu’un naufrage déprimant, se lit en sidérant reniement. Mauvaise soirée de mauvais cinéma, tant pis, pas grave, voilà, on s’en remettra. 
         

La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil

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Physique et métaphysique du drive-in.


Le cinéma en voiture ne pouvait que naître aux États-Unis, géographie de GrandsEspacesà la William Wyler et territoire motorisé de fiction(s) selon Jean Baudrillard. Contrairement aux Américains, peuple patchworkproblématique, nation génocidaire et généreuse, l’Amérique (du Nord) n’existe pas, n’apparaît jamais mieux qu’au cinéma, dans une présence-absence fascinante et irritante. Il était une fois en Amérique, le poème proustien à l’opium de Sergio Leone, pouvait aussi bien s’intituler Il était une fois au/le cinéma, tant l’odyssée intérieure de Noodles-De Niro s’apparente à un film méta, à une cartographie mentale empreinte d’utopie et de nostalgie, c’est-à-dire, au niveau de l’étymologie, l’évocation (funèbre, solitaire) d’un lieu idéal situé nulle part ou d’un terrain originel que l’on rêve de regagner après l’avoir perdu, comme le temps de Marcel, in fine retrouvé, similaire alité célèbre élaborant sa propre cathédrale mémorielle et sensorielle. Si le cinéma en France surgit d’une perspective ferroviaire documentaire, sauta sudiste au visage des spectateurs horrifiées et ravis (écrit la légende fordienne) des Lumière dans le huis clos de tombeau et l’obscurité utérine d’une salle de théâtre, son homologue made in USA, histoire de train braqué, westernfinancier symbolique sorti seulement sept ans plus tard, pourtant au siècle suivant, se déroule pour partie en pleine nature, vise à six reprises une cible inaccessible car de l’autre côté de l’écran, Brian De Palma s’en souviendra pour l’ouverture et la clôture de L’Impasse, son requiem mélancolique et sentimental à base de trahison et d’illusion(s). Le film matriciel et aéré d’Edwin S. Porter, il nous plaît de l’imaginer projeté là-bas modestement, au milieu d’un champ, en bordure de bois, devant un parterre de bagnoles, de boutonneux, dans une zone classée rurale des années 30 à 60.


Contrairement aux actuels griefs corporatistes des exploitants hexagonaux déprimés par l’entrée minorée de Netflix sur la Croisette, au dogme fétichiste des éternels amateurs de fauteuils en velours, le cinéma ne se réduit pas au baptême (ici) du mercredi, à un édifice en dur, à une place programmée dans la sacro-sainte « chronologie des médias ». Le cinéma, même formaté, se moque des formats, migre sur tous les écrans de la modernité douée d’ubiquité, s’affranchit des calendriers de diffusion. Art mécanique et réflexif, mouvement immobile dans l’écume du Nautilus, il aime les trains et les voitures, leurs poursuites à laBullitt, leurs anecdotes (amoureuses ou mortelles, presque la même chose) à la Hitchcock. Quoi de plus logique, pragmatique et poétique, que de voir un film dans une automobile, dans le cocon de l’habitacle, dans l’environnement sonore à la fois distant et rapproché de haut-parleurs portés par les portières, le cadre du pare-brise dans l’axe de celui de l’écran ? La fenêtre éclairée, éclairante, de la toile géante sert dès lors au conducteur momentanément à l’arrêt d’horizon des événements, quasiment au sens astronomique de l’expression : au-delà de lui, le fondu au noir du trou noir, le final cut de l’accident, possibilité ballardo-cronenbergesque inscrite au départ, au démarrage, pour ainsi dire, avec ou sans Jayne Mansfield à la place du mort (de la défunte faussement décapitée), en solo ou en compagnie du jeunot James Byron Dean percuté illico, choc frontal d’un étudiant, apparemment peu respectueux de la priorité, et d’une star filante éprise de vitesse, viasa Porsche romantique, cercueil véloce acquis grâce au fric cinématographique, à la reprise de la route dédoublant dans le monde supposé réel le « ruban de rêves » (ou la « route » de briques jaunes de Dorothy-Judy à Oz) précédemment déployé, étalé dans la nuit étoilée.


Auparavant, on peut également se livrer en relatif secret à la lubricité adolescente, s’envoyer en l’air à l’arrière, davantage quand les bluemovies en viennent à remplacer les séries B, fantastiques ou pathétiques. Le cinéma carbure au désir et le sexe s’avère le vrai carburant des automobiles, métaphore, plus ou moins dans le confort, et moyen, peu ou pas serein, d’acquérir une puissance socio-sexuelle à crédit, désormais à dimension écologique, comme se chargent de nous le rappeler la publicité, y compris politiquement correcte, ou les hôtesses des salons spécialisés, aimables et souriantes vestales du volant. En quatrième vitesse, pas celle, en mode Pandore atomique, de Robert Aldrich, quoique, le siège inclinable (la couchette, sa variante de TGV) se métamorphose en lit d’appoint, sur fond de dialogues, de notes, de bande-son infusée dans le film-réalité de la sexualité, acte suprême et dérisoire d’épreuve de la chair, d’union dans l’effusion, de témoignage au doux (dé)goût d’outrages, surtout à cet âge. En regardant un film, on apprend toujours à mourir, éventuellement à vivre ; en faisant l’amour, on répond par son corps et celui de son (de sa) partenaire (de jeu sérieux entre mourants consentants, voire énamourés) à la mort constamment planquée dans le coffre, cadavre ricanant embarqué à chaque kilomètre, au moindre tournant probablement dangereux car hanté par une « dame blanche », spectre légendaire et transfrontière en écho routier aux fantômes limités du métrage, divinités indifférentes sises en surplomb des ébats à voix basse, À bout de souffle godardien, des anatomies mêlées en regard caméra, à l’abri des vitres vite embuées. N’oublions pas les familles pour autant, les gosses turbulents et bruyants, bien compartimentés au sein paternel (non plus maternel) de la carrosserie, l’une des justifications et raisons du succès du dispositif scopique.


Il faut donc (re)voir La Fureur de vivre en plein air, au grand air, les visages, les paysages et le planétarium agrandis à l’envi, la course à huit roues déroulée sur toute la longueur du rectangle virginal posé sur la sombre immensité du ciel. Souvent réchauffé, prémâché, le cinéma américain sent rarement le renfermé, à l’opposé du français, notoirement adepte du studio, de chambres à coucher, de milieux clos (la bourgeoisie, au charme pas si discret, plutôt frelaté), d’irréalisme sociétal, a priori quand il se pique de proposer des portraits soi-disant issus d’un insaisissable réalisme social. L’installation renseigne sur la psyché, mesure la taille des postures et des impostures : à chaque superficie correspond une approche particulière, une appréhension personnelle (collective) de l’espace (naturel et narratif), de la position du spectateur face aux images. Si la bande vous déplaît, vous pouv(i)ez bander, quitter corps et âme le parc à guimbardes, vous enfoncer dans le canyon de votre copine, plonger dans les ténèbres de l’Americana, au risque d’y croiser, mauvaise rencontre à la David Fincher transformé en Élizabeth Teissier, un tueur en série entiché de signes zodiacaux. Depuis, paraît-il, les rares survivants, dans la Bible Beltou à Téhéran, promeuvent le cinéma indépendant, poussent au mépris du droit de propriété, du règne lucratif de l’immobilier. Outsider loin des fastes enfouis d’un Francis Ford Coppola converti à la vigne, le drive-in représente une certaine idée appliquée, matérialisée, du cinéma. Architecture de textures et de luxure, façon bon marché de calmer les marmots, de copuler en chœur, de s’éclater à plusieurs, en blousons noirs de John Travolta gominé ou en costard indie, il sut s’enraciner dans le réel, se greffer en douceur et hauteur au milieu d’une mythologie, afin de dispenser aux masses attentives ou distraites une brassée de mythes initiatiques.  


Cinéphilo : Le Monde de Sophie

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Philosopher avec une caméra, sinon un marteau, tenu par Friedrich ou alors Thor.  


Vivre libre et expérimenter l’éternité, grâce à la pensée autant qu’à la joie : l’auteur, normalien, agrégé, enseignant, conférencier, fande foot, essayiste, romancier, réalisateur, avant de connaître quelques mésaventures lucratives de chroniqueur silencieux sur Canal+, commenta Descartes et Spinoza (amusants remerciements « à René et Baruch, pour rien ») entre deux séances de cinéma. Dialectique davantage que didactique, son ouvrage agréable et discutable fait assez fertilement dialoguer la philosophie supposée première et l’art classé septième, quand bien même il convoque un corpus de titres très américain et restreint. Des métrages signés Zack Snyder, Martin Scorsese, Sam Mendes, Mel Gibson, Ridley Scott, Michael Mann, David Fincher, Robert Zemeckis, Russell Mulcahy, Clint Eastwood, Terrence Malick, les Wachowski, Nathaniel Kahn, M. Night Shyamalan, Richard Fleischer, Jason Reitman, Peter Weir, Oliver Stone, Leon Gast, Bryan Singer ou Kathryn Bigelow voisinent ainsi avec ceux, peu nombreux, de Liu Chia-liang, Wim Wenders, Luis Buñuel, Claude Chabrol, Serge Ioan Celibidache, François Truffaut, Terry Gilliam & Terry Jones. La volonté, la raison, Dieu (trompeur) et le doute, la liberté (incompréhensible aux machines), les passions (tristes ou non), la générosité (au sens cartésien du terme), moi et autrui, soi-même en devenir (voire l’inverse), le désir en clair-obscur, l’imagination, la mort (vaincue) – les concepts se succèdent et s’enchaînent, tandis que l’on croise Nietzsche, Leibniz, Bergson, Alain, Walter Benjamin, Gilles Deleuze et André Bazin, Mohamed Ali et Michel Platini. Tout ceci stimule, au risque, parfois, du truisme et de la tautologie, via un texte fluide tissé à d’éloquents extraits retranscrits de scènes et de répliques, malgré une expressivité minorée.



S’il fallut apparemment six mois à Goethe, retiré exprès, diantre, pour se nourrir des définitions-démonstrations éthiques, si la cogitation des méditations métaphysiques implique, en effet, une certaine familiarité avec l’imparfait du subjonctif, ce livre se lit vite, en moins d’une petite semaine, biblique ou laïque. Finalement, tout ne tient qu’à un fil, pas celui du rasoir contre la gorge, puisque la question camusienne du suicide se voit illico congédiée, mais au préfixe/suffixe en commun, philia, voilà, alliage de plaisant partage. S’aimer, aimer l’autre, a fortioriennemi, aimer le monde, aimer le cinéma en miroir, là résiderait le meilleur moyen de (re)trouver le goût du bonheur, ou de la cerise à la Kiarostami. La discipline et le divertissement, divergents et pourtant convergents, presque au sens optique du mot, sachant que les deux totems de l’intellect cités supra se piquèrent d’œil mécanique hypothétique et de polissage professionnel de lentille, ni appendice ni bonus en vis-à-vis, nous permettraient d’accéder aux idées, à la vérité, à l’humanité, à leur universalité, amen. N’ironisons pas trop à propos des penseurs salariés, des cinéphiles inoffensifs, des exégètes œcuméniques, prenons acte d’un raccord incomplet à défaut d’être totalement faux entre deux perceptions de l’existence et du cinématographe, d’un appétit scopique en partie opposé (Les Femmes de Stepford de préférence à Blade Runner, Carnival of Souls plutôt que Sixième Sens, Vidéodrome au lieu de Matrix et les women du X à la place des X-Men, merci). N’en déplaise au passeur de puissance et de jouissance, le libre arbitre et la fraternité connaissent moult limites mélancoliques au quotidien de la polis et l’absolu (du sujet dessillé, de la béatitude contemplative) relève encore d’une relativité, vécue, filmée. 

     

Suicide Club : Shinjuku Incident

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Stoïcisme, individualisme, capitalisme et table rase cartésienne où s’attabler afin de dévorer des « sandwiches de réalité » à la sauce Allen Ginsberg.   


Aujourd’hui, maman, nous allons mourir. Il vient pour nous, le vraiment dernier métro, pas celui de Truffaut, pas le train solaire des Lumière – sidérante horreur du réel –, il nous emmène, express de minuit loin de la Turquie, vers le grand sommeil d’un rôle sur mesure, vérifiable imposture propice aux masculines conjectures, spectacle spectral en traumatisme de masse. Vous ne nous oublierez pas, suprêmes actrices liminaires et mortes alertes, sereines, fracassées par la rame triviale, chtonienne, transformées en geyser découpé-prolongé par le montage, sublime et salissant outrage sur les murs, les parures, sur fond de partition mélancolique, de requiem oriental. Ces jeunes filles en fleurs et en pleurs paraphent l’immolation mécanique d’une nation, la comédie sinistre du suicide assisté, dirigé, orchestré dans les coulisses et même sur scène par des gosses démiurges, comme surgis de l’Espagne assassine d’un Narciso Ibáñez Serrador. Contemplez les révoltées du mois de mai, en plein émoi du moi, paradoxales comédiennes à la Denis Diderot dans leur happening collectif, définitif. Les marmots, amateurs de sabot pour raboter, tressent avec la peau des élues des rouleaux horribles et subtils aux faux airs de bobines de film, manière de miroiter les masques multiples, d’égarer dans le dédale d’un hôpital – beau frisson d’un rideau d’adieu deviné –, le cinéphile épris des fantômes languides de Kiyoshi Kurosawa, du puits infanticide de Hideo Nakata, des perfides batailles royales de Kinji Fukasaku, en sus des flics vite floués par les fausses pistes. En ligne, le décompte précède l’hécatombe, les cercles rouges ou blancs, globules sexués à la Jean-Pierre Melville, fatalité de ficelles tirées, s’accumulent en relecture visuelle du Puissance 4 de notre adolescence, car tout se recoupe et fait sens au sein de l’absurdité généralisée, puisque la colère poétique du réalisateur fait écho au lyrisme consécutif de nos mots.


Dans ce Japon-là, on se jette ensemble, tous ensemble et en chœur, du haut d’un toit, ou bien en solo droit sur l’oreille de sa girlfriend, en rime féminine avec les paroles cryptées d’un girls band probablement adoré par les pédophiles, tant la mise en scène, le message et sa moralité demeurent inaudibles aux autorités, aux petites amies, aux parents absents (ou trop présents). L’inspecteur Kuroda n’y survivra pas, terrassé par l’extermination de sa famille, par un coup de fil, par une voix d’enfant toussotant, hermétique et eschatologique. De son côté, une geek capable de pianoter les yeux fermés assiste au concert très privé d’un ersatz de Bowie/Ziggy/Charlie (Manson), animaux écrasés, viol et meurtre en musique à la Kubrick guéri du traitement Ludovico ou en mode Dario Argento, mémorable géomètre des draps immaculés déflorés au couteau. La rescapée au papillon tatoué sur l’épaule, van Gogh nippone, résoudra une partie de l’énigme au moyen d’un téléphone fixe à touches en rébus numérique, avant de répondre avec brio, énergie, aux questions existentielles d’une théâtrale assemblée prépubère, avant de croiser un policier énamouré sur le quai fatal, de le dévisager dans le compartiment en partance. De la première Mitsuko, pas encore réincarnée avec un nouveau visage dans la suite déceptive, pas décevante, il ne reste qu’un bout de chair à l’encre, une blessure de guerre, un effet spécial, un hymen de kaléidoscope cohérent, patient, prometteur d’une riche filmographie, la trace fugace d’une semaine de massacre et d’impasses, de seppuku urbain en série et de groupe décérébré ou acidulé en sursis, in extremis dissous, merci aux fans de leur soutien. Pour se libérer, il faut, paradoxalement et logiquement, renouer le lien, avec soi-même, autrui et le monde – CQFD, partout et à Shinjuku itou.   

                          

Noriko’s Dinner Table : Buffet froid

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Akira Kurosawa invite Yasujirō Ozu à dîner ; la vengeance se déguste froide via un métrage chaleureux.  


On remet le couvert, mes chers. Au menu copieux, le long d’un repas scopique pris durant cent soixante minutes roboratives, pas de formule mercantile, nul plat réchauffé, aucun sushi défraîchi mais un psychodrame hardcore(bandage plutôt que bondage), mais moult soucis familiaux pour la pauvre Noriko, provinciale « montée » à Tokyo comme naguère Rastignac à Paris. Autre temps, autre mœurs : il ne s’agit plus d’affirmer sa présence agressive de conquérant, de se faire une place au soleil dans la capitale commerciale. La future étudiante, suffoquée par son avenir, par l’idéalisme et l’égoïsme paternels, voire paternalistes, entend donner corps à une correspondance, troquer l’avatar contre la rencontre, une possible amitié (féminine) incarnée à la clé (de casier ferroviaire, de la porte d’entrée dans l’âge adulte rempli de tumulte). Sortie de l’ombre du réseau social, suicidaire ou non, la voici dans la métropole nocturne, touriste craintive et cependant confiante devant la consigne de rendez-vous. En guise de festin nu, d’identité révélée, dénudée, enfin assumée, elle va manger le pain rassis d’un jeu de rôle drolatique et pathétique, boire jusqu’à la lie forcément amère l’hallali d’un huis clos et la suppression volontaire d’une mère, de quoi vous couper l’appétit jusqu’à la fonte du mont Fuji. Abreuvée de monstrueuse normalité, notre héroïne décide donc de mordre à l’amicale Mandarine, condisciple devenue « idole japonaise » assez niaise, de se réinventer, en compagnie de Kumiko, orpheline cynique au pseudonyme numérique, en Mitsuko, clin d’œil évocateur et odorant à un parfum français, ouais. Comment bat là-bas ce cœur en hiver (Sautet ou sauté, consultez la carte internationale), comment se métamorphose ma sister, se demande Yuka, cadette experte du clavier.



Il faut rajouter, pour l’édification et surtout la stupéfaction du lecteur, qu’au mois de mai, un semestre après son arrivée, une cinquantaine de gamines (le nombre 54 revient par conséquent trois fois, à l’instar de la valse de boîte à musique du thème principal, certes déplacé dans une célèbre discothèque new-yorkaise presque homonyme) ne trouvèrent rien de mieux à faire, à interpréter, que le rôle d’une carrière médiatique, traumatique, inscrite dans le réel, par nature et culture un « film d’horreur », pas vrai, que le rôle d’une vie à l’acmé mortelle en métro maso. Tetsuzo, père un brin sado, ne parvient pas à sauver son épouse d’elle-même, et la peintre amatrice du bonheur ripoliné, superficiel, sombre aussitôt après le départ de sa seconde progéniture partie rejoindre la première, peint en noir, avec ou sans les Stones, le portrait d’une cellule (heureuse, cancéreuse) sur le point de disparaître, déjà implosée. Le dénouement du roman (vidéo)graphique, cinématographique, littéraire et pervers, à quatre voix (subjectives, intérieures, mémorielles), porte au carré la duplicité, car Kumiko ressuscite Taeko, tandis que les deux filles jouent leur propre rôle dans un décor domestique reconstitué à l’identique, le papa spectateur au placard, représenté par un ami rageur bientôt trucidé. Bain de sang d’assaillants au couteau tranchant, repentir mortifère de la maquerelle du virtuel, retrouvailles à table, scène surréaliste et Cène profane, de fac-similé, puis fuite fervente de la fillette, désormais « fille sans nom », à l’aube endormie, adieu de la plus grande à sa sœur, au site mythique – le monde immonde constitue in fine l’unique club du suicide insaisissable –, à son adolescence et coda d’affirmation sereine, avérée, par la grâce de son prénom retrouvé. Un digestif ? Une découverte.     

                      

Cours, Lola, cours : Mort à l’arrivée

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Tom Tykwer.


Elle court, elle court, Franka Potente, et l’on ne se lasse pas de sa foulée, de l’admirer, et l’on se laisse volontiers emporter dans son élan désarmant, énergisant. Un homme amoureux la filme assez superbement et peut-être l’aime-t-on aussitôt pour cela. Pas seulement : elle court portée par ses sentiments, elle court par amour, contre le Temps et le monde. Peu importe qu’elle succombe ou qu’elle ressuscite via le cinéma, cet art du mouvement, de la durée, du passé au présent, des fantômes alertes et des miroirs brisés. Ange bleu au prénom de Marlene, de Martine puis d’Anouk, sirène rouge entre Lara, la virtuelle, pas celle du toubib Jivago, et Milla, la souris de Besson, elle traverse le métrage comme une flèche, elle touche en plein cœur le spectateur allemand, adolescent, pas uniquement. Avant le classicisme illustratif d’après Patrick Süskind, auteur au parfum des crimes passionnels, son compagnon à la caméra ose et réussit tout, petit miracle laïc dans une humble cathédrale urbaine, spatio-temporelle, consacrée à sa muse, qui amuse autant qu’elle émeut. Sprint ludique et philosophique, sensoriel et existentiel, l’opusdégraissé du moindre superflu, précis à l’instar d’une horlogerie, associe le corps et l’esprit, la machine et la chair, l’architecture et le mélodrame. Il s’agit bien d’un film issu de Germanie, Lang l’apprécierait, surtout celui amateur d’espions, de métropoles, de maudits, aveugle compris(e). Durant la course contre la montre, soixante-douze minutes et trois vies, pensez-y, on pense bien sûr à Kieślowski, à Noé, à Hitchcock, à Chris Marker, à De Palma, au romantisme rhénan, à Tristan et Yseut déguisés, réactualisés en Bonnie & Clyde à Berlin, on entend de la techno et du Charles Ives, en écho à Nicloux dans sa désertique vallée amoureuse.



Le clip, le jeu vidéo, l’esthétique pauvre du Dogme, le dessin animé, le photo-roman, le split screen, le steadicamou la grue, les retours en arrière rougis, au lit, le ralenti, car ce film gracieux qui va très vite sait également décélérer, sait tout le prix des secondes suspendues, les formats, les textures et les trucs du cinématographe concourent à créer une ivresse du regard, un emballement du battement cardiaque, une épiphanie du désir et du pire in extremisconjuré, nouvelle partie, nouveau départ, toujours à deux, tant mieux. Les destins se modifient suivant la trajectoire de Lola ou de Manni, il suffit d’un mètre ou moins pour connaître une autre histoire, une différente fin. Notre cinéaste, géomètre et poète, n’agite pas des braqueurs de série B survitaminée, des silhouettes de thriller, de vains pantins mesquins mais entoure son beau couple de cinéma, Moritz Bleibtreu ne démérite pas, d’une troupe de comédiens remarquables, dont Nina Petri en maîtresse en détresse. Chaque personnage, sur le passage de la sincère sorcière fonceuse, vibre d’une intensité propre, d’une multiplicité de possibles, d’une persistance particulière, presque rétinienne, par-delà ses avatars de hasard et de nécessité. La fille sans mère et au père d’emprunt, orpheline à venir, file illico en fervente boule de flipper de la banque au casino, itinéraire numérique d’une cohérence contemporaine à l’ère du capitalisme et de l’accident, motorisé ou feutré. Là, elle crie, brise quelques verres et remporte une mise supérieure à la « rançon » exigée en impulsion-ultimatum liminaire. Un peu plus tard, elle guérira le gardien compatissant dans une ambulance à la Scorsese, d’un simple contact de ses mains féminines et magnanimes.

Au terme de la trinité, religieuse ou sportive, assurément cinématographique, le film se met lui-même en pause, l’arrêt sur image final paraphe le mystère suprême de Lola, interrogée de la voix et des yeux par son amoureux in finesouriant, adoubé par le boss, rassuré. Le magot gagné demeure une énigme et la coureuse une tendre et intrépide guerrière de/pour notre temps, mise hors du temps à l’écran et cependant fichée, à jamais, dans la mémoire ravie du voyageur immobile. Grand petit film itératif et varié de pensée, de muscle, d’humour et d’amour – grand petit film tout court, tout sauf à bout de souffle, jusqu’au dernier, encore et déjà premier, de l’inoubliable Lola/Franka, voilà. 

             

Le jour où j’étais perdu : Je ne suis pas votre nègre

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Malcolm Little, Red, X, El-Hadji Malik El-Shahazz, Omowale + Jim Baldwin.


Opinion d’épicier, pardon, de producteur : un scénario ne possède pas de valeur littéraire, il doit se plier au pur pragmatisme. On s’en sert pour rassurer, pour recruter, pour financer un film, en carte du territoire jetée aux orties auteuristes en France dans les années 60. Il symbolisait alors le « cinéma de papa », un joug du joujou des jeunots, une sorte de Surmoi immobile auquel le Ça du tournage devait se soumettre ou qu’il devait vaincre. Les mots contre les images, le pensé contre le spontané, l’écrit contre la vie, vieux duel et vieille antienne vite classés sans suite par le CNC et la TV. De même, à quoi bon renvoyer ceux qui voient dans l’écriture de cinéma, narrative ou analytique, un divertissement, un délassement, une exégèse ou un sermon, vers Rocco et ses frères de Luchino Visconti, Lolita de Vladimir Nabokov, Peeping Tom de Leo Marks, Hardcore de Leonard et Paul Schrader, LaPetite Voleuse de François Truffaut et Claude de Givray ou Le Festin nu et Crash de David Cronenberg, quelques items de notre bibliothèque ? Comme de nombreuses et bien nommées « bandes originales » peuvent s’écouter séparées de leur métrage, un scénario réussi se lit per se, peu importe son actualisation dans la réalisation, et ne compte guère le fait qu’il donne lieu ou non à un ouvrage audiovisuel équivalent. Le lecteur, promu réalisateur de facto, se fait son propre film, établit sa distribution personnelle, dirige la photographie, pratique le montage, choisit la musique et le silence. Tout ceci pour dire tout le plaisir pris à la lecture du script, dénomination générique dépourvue de son implicite désignation technique, exhumé de James Baldwin.

Avec son beau titre fataliste à double sens – perdu car condamné, perdu dans ses souvenirs –, voici une œuvre écrite en trois ou quatre ans, commencée au soleil de Hollywood et achevée sous celui de Saint-Paul-de-Vence. 1968-1971 et 1925-1965 : les repères chronologiques et nécrologiques se télescopent, ouvrent et ferment le récit cinématographique commandité puis rejeté par la Columbia. L’écrivain s’inspira d’une autobiographie posthume appréciée, ne vit jamais le biopic de Spike Lee, apparemment en partie bâti sur sa prose ; il dut aussi, contingences soulignées dans un avertissement introductif, composer, double acception, avec des « complexités juridiques » et des « divergences profondes » d’héritage spirituel. La Nation of Islam devient ainsi le Mouvement, des patronymes disparaissent, régit avant tout l’exigence d’être « fidèle aussi à la vérité de la personnalité si émouvante, si riche, tumultueuse et si souvent calomniée, de cet homme connu sous le nom de Malcolm X. » 265 pages plus tard, que retient-on du portrait remisé au placard, de l’évocation vivante et funèbre rédigée dans le sillage d’un assassinat parmi d’autres, celui, passé, de JFK, marotte d’Oliver Stone, ceux, à venir de Martin Luther King et de Bobby Kennedy ? Que toute une vie, que quarante ans d’une existence écourtée, médiatisée, ne sauraient certes se résumer à cela, qu’il ne s’agit pas de signer un procès-verbal mais de ressusciter une persona, une conscience et une puissance dans laquelle se reconnaître jusqu’à un certain point. Le Malcolm de Baldwin regarde, littéralement, dans le rétroviseur de sa voiture en route pour un meeting dont il ne reviendra pas.



Il se retourne sur lui-même, sur sa haine et celle d’autrui, sur son parcours, sur ses amours. Le parking souterrain du Hilton de New York n’accueille pas un Francis Huster déguisé par Jacques Demy en Orphée d’opérette, ou de comédie musicale sinistre, il constitue le décor chtonien d’une mise à mort, le point de départ explicite de la chronique d’une mort annoncée d’un homme suivi, menacé, contée avec un impressionnisme assez souverain, une fluidité des enchaînements à rendre jaloux n’importe quel scriptdoctor assermenté, par exemple celui que le studio voulait imposer à l’auteur, en sus, nous dit l’éditeur, d’un acteur blanc grimé en Noir, pourquoi pas Charlton Heston, hein, comme au bon vieux temps misérable d’Al Jolson. Ici, chaque mot porte et se signale par une justesse, une élégance et une honnêteté infaillibles. James Baldwin n’abuse pas des didascalies, ni du lexique mécanique ou optique, il ne joue pas au romancier ou au polémiste épris de « septième art », quitte à déplaire à son employeur, à ses prétentions œcuméniques, quitte à s’attirer le jugement négatif de MisterLee estimant le scénar désordonné. En découvrant cette odyssée singulière, individuelle et chorale aujourd’hui, en 2017, longtemps après les événements relatés, face à l’Amérique orpheline et parricide de Barack Obama, qu’en penserait Baldwin, diantre, on songe à l’oiseau de nuit d’Eastwood, à sa structure pareillement parcellaire due à Joel Oliansky, autre biographie blackinitiée par la Columbia, voilà, voilà, on se dit surtout que rien ne change vraiment là-bas, nation schizophrène du Nord et du Sud, de Griffith et de Beyoncé, du défunt show de Cosby et du sexe pérenne estampillé « interracial » en niche du X numérique.

Cette division matricielle, originelle et superficielle, dans l’absolu de l’espèce humaine, dans son acclimatation républicaine rétive à l’idée d’ethnie, de communauté, par-delà d’indéniables tensions, des fractures géographiques et psychiques mises à nu lors des élections hexagonales, dans les tandemsbicolores des buddymovies issus des années 80, via Walter Hill et compagnie, avatars de leurs homologues de naguère, Poitier ou pas, dans la gloire rassembleuse des actuels ténors de l’écran hollywoodien, Smith, Jackson, Washington et consorts, vrais détenteurs d’un « pouvoir noir » pas si illusoire, se retrouve dans le texte de James, et comment ne s’y trouverait-elle pas ? Ni psychologisante peinture au noir, désolé ou non pour le jeu de mots, ni hagiographie militante, le film invisible nous donne à voir un personnage de chair, de colère, de conversion et d’opposition, y compris à ses « frères » le jugeant bien encombrant. Les femmes défilent autour de l’homme faussement anonyme, Louise maternelle et mulâtre, Sophia blonde et bandante, Laura amoureuse et abîmée, Betty l’épouse prêcheuse, Ada la vieille putain et Madame Swerlin la seconde mère généreuse, abjecte ; dans son élan ralenti, retardé, vers la balle fatale, de mémorables figures masculines surgissent, Earl, père tabassé passé sous un tramway, Monsieur Ostrovski, professeur réaliste et défaitiste, Shorty, cireur lucide et acide, Luther, prophète à la Jacques Audiard et petit roi revanchard de sa religion aux allures de marchand du temple, Sidney, son fils déserteur, déçu, emprisonné, un Égyptien accueillant et admiratif en terre supposée sainte. Maître du dialogue et de la progression vraiment dramatique, Baldwin sacrifie parfois à un pathos déplacé, travelling avant vers un cadavre carbonisé en gros plan de pendu fraternel à la Billie Holiday, fruit étrange et atroce dévoré par des hommes-loups.


Néanmoins, humble et pas manichéen, il anime des scènes denses et intenses, commissariat pris d’assaut pacifiquement, a contrario de Carpenter, ou vibrant pèlerinage à La Mecque entamé par une ironique procédure de tribunal islamique. Rapide et riche, sombre et brillant, son scénario vaut largement le documentaire de Raoul Peck récemment entrevu sur ARTE, narré en français par l’inénarrable JoeyStarr, car il échappe à la démonstration, au didactisme, à l’édulcoration et au simplisme. Malcolm & James conservent leur impressionnant mystère, leur obscurité radieuse, leur capacité à nous parler encore au présent. « Tu es présent même quand tu es loin » affirme in fine, en voix off et retour en arrière vocal, la veuve enceinte – disons la même chose à propos de ce scénario et incitons les cinéphiles, de croyance, de couleur et d’horizon variés, à s’y plonger sans délai, histoire d’envisager un partage de beauté, de dangerosité, de sérénité, de regagner, au moins le temps d’une journée, la meilleure part et la pire de leur peut-être irréconciliable humanité, peuplée de « démons blancs » ou gris, malade de maux imaginaires et pourtant cruellement réels. 

Boogeyman : Opération peur

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« Sam Raimi présente »…


…ses excuses au spectateur, si l’on en croit la déplorable réputation du métrage ; mais m’emmerde (ou m’indiffère) la rumeur « aux mille bouches » dirait Homère dans l’Odyssée, désormais décuplée par les réseaux classés sociaux, alors tel Ulysse sourd aux sirènes, on se risque au croque-mitaine. Il s’agit, avant tout, d’un film sur la peur (rememberLe Voyeur), du portrait subjectif, à travers son point de vue, d’un homme apeuré, d’un adulte encore prisonnier de terreurs (nocturnes) d’enfant. Inguérissable de son enfance (pourtant pas à la Ferrat), du départ de son père (solide Charles Mesure) durant ses huit ans, aujourd’hui de la mort de sa mère éloignée (trop rare Lucy Lawless, autrefois Xena, la guerrière mythologique et saphique), ressentie via un cauchemar éveillé, tandis qu’il rencontre à demeure cossue ses futurs beaux-parents inquisiteurs, Tim (convaincant Barry Watson) se coltine un mythe infanticide, va devoir retrouver, en orphelin flanqué d’un oncle bonhomme, la maison familiale, la chambre (du fils, stanza senza Moretti) originelle, où tout commença, revit, va s’achever. Nous voici face à un récit sensoriel de libération, à un exorcisme élégant assorti d’expressionnisme sonore à la Robert Wise, mémorable explorateur de La Maison du diable, unisson d’une conscience très sensible, à une cartographie psychique rétive au modèle euclidien (on passe d’un espace et d’un temps à l’autre avec une dérangeante aisance onirique à la Cocteau, Le Monde de Narnia ne fera pas mieux avec son armoire magique). Un frémissement de bâche, un robinet mal fermé, le grincement d’un battant, la chute d’un clou d’une planche de barricade – tout prend un relief particulier, tout relève de l’hyperacousie ou du délire phonique, a fortiori en Dolby 5.1.


Voir équivaut à percevoir plutôt qu’à savoir, à faire l’expérience du monde avec ses propres sens et non à s’assurer d’une réalité insaisissable, sujette à caution, à représentation ou à interprétation. Nul étonnement, aucune paresse mais une vraie cohérence si ce film débute par des éléments génériques, s’il convie les éclairs (de naguère), la bâtisse (psychotique), la balançoire (possible clin d’œil à Evil Dead, lui-même citant Massacre à la tronçonneuse), la solitude d’un gosse terrifié par les jouets, les objets, les formes et les ombres transfigurés par la nuit depuis son lit, décor mental appréhendé en axes obliques de déséquilibre (belle direction de la photographie de Bobby Bukowski, la scène du parc en rime évocatrice au bois du Loup-garou de George Waggner). Logique aussi d’y croiser des pensionnaires pubères d’hôpital psychiatrique, et une femme médecin compréhensive, attentive, active car demandant au protagoniste d’affronter son obscurité, de passer la soirée là-bas, du haut de ses vingt-trois ans. Tim, ancien pauvre (ou issu d’un milieu dit modeste), être socialement inséré cependant deviné sans sexualité, beau gosse détourné de sa petite amie (énergique Tory Mussett), de son premier amour (gracieuse Emily Deschanel, déjà dans Spider-Man 2, sur le point d’enfiler la blouse de Bones), s’avère obsédé par son passé, incapable de vivre au présent et de se projeter dans un avenir de confort bourgeois, littéralement spectateur de son moi (blessé, sidéré) antérieur. Comme le personnage d’une ironique nouvelle homonyme de Stephen King regroupée dans le recueil Danse macabre, il redoute d’ouvrir les placards, non par crainte d’y dévoiler (un Indien selon Frank Oz) un monstre grimé in fine en psychanalyste (dans Ça, l’auteur de Carrie, drame œdipien en diable, poussera le vice jusqu’à matérialiser l’une des entités de la trinité freudienne, au cours d’une épique et intimiste chanson de geste chorale, accessoirement un roman-fleuve en rouge et noir apprécié par William Friedkin, cf. le salut de La Nurse), davantage par réticence à reconnaître l’insupportable du banal, démission paternelle ou décès maternel.


Boogeyman ne singe pas Répulsion et s’il préserve un doute fondateur sur l’authenticité du spectacle, s’il maintient en parallèle la lecture rationnelle et son double fantastique, peu à peu la seconde tendance s’impose, surtout quand les disparitions se multiplient et que Kate, témoin objectif, accompagne la lutte finale (commune, pas communiste). Un film caché se tient en filigrane de l’horreur authentifiée, appert parfois sous la patine du surnaturel acté, le parcours plus pervers d’un enfant abusé (double acception), d’un tueur en série, d’un schizo liquidant sa bien-aimée encombrante dans une baignoire boueuse (de motel, celui de Norman Bates ou du thrillerréussi, à base de snuffmovie, du même nom de Nimród Antal), puis son oncle enrubanné à la Christo, égorgé au cutter. Dans l’une des scènes coupées, Tim, en coda, avise un marmot aussitôt évaporé au plan suivant, paraphe de sa folie solipsiste et point d’arrivée désenchanté de sa fugue psychogénique à la David Lynch. A contrario, dans le film monté, il ouvre les volets pour laisser entrer la lumière du jour, son visage angélique auréolé de renaissance (notez itou une reproduction de phare empruntée à Paperhouse). Signalons illico que les cinéphiles patients, qui suivent les génériques de fin, assisteront à un épilogue vraiment in extremis relativisant la victoire, avec une fillette alitée demandant à sa mère invisible de fermer la pièce de rangement, surcadrée à la dérobée, en menace scopique, depuis la source localisée, imaginaire (deux bandes noires suffisent à figurer le fameux quatrième mur) de son inquiétude. Moralité adulte : les terrifiantes créatures intérieures extériorisées ne meurent jamais entièrement, elles ressuscitent dans leur trivialité, dans leur intensité, dans leur capacité à parasiter la réalité rassurante.


À l’instar d’un paratonnerre fonctionnant à la manière d’un aimant foudroyant, le deuil de sa mère (re)plonge Tim dans son épouvante, le ramène au bercail des funérailles, à cette atmosphère (reconstituée en partie en Nouvelle-Zélande) de Midwest hanté, automnal, lourd d’un héritage autarcique, sinon incestueux, tressé au puritanisme régional et au gothique américain, aux marmots là-bas également emportés par un sinistre joueur de flûte (poussiéreuse essayée, amusé) dépourvu de visage définitif, irréductible à la figuration imparfaite des CGI. Des portes de placard dévissées ou des essuie-glace actionnés pour se débarrasser d’un corbeau accidentel et funeste à la Poe, à la Hitchcock, ne suffiront pas, cette fois, pour se prémunir contre le mal polymorphe tapi dans la psyché, habitant permanent d’une bicoque victorienne à retaper. Le producteur Robert Tapert (complice fidèle de Raimi, bienheureux mari de Lucy) et le réalisateur Stephen Kay (bonnet vissé, yeux écarquillés, signataire d’un Get Carter sans doute superfétatoire avec le cher Sylvester Stallone, dans le sillage rageur de Mike Hodges & Michael Caine) peuvent bien se réclamer, à l’intérieur des suppléments, du courant japonais, leur progéniture cinématographique, innocemment méta – visez-moi ce fauteuil aux allures de chaise électrique cathartique, placé devant le placard maudit, en reprise du dispositif de la salle de projection –, résonne évidemment avec Spider, autre drame de chambre phénoménologique et mémoriel, rappelle Sixième Sens (Stiles White, ici co-scénariste avec sa femme Juliet Snowden et Eric Supernatural Kripke, par ailleurs cinéaste de l’insipide Ouija, travailla aux effets spéciaux du Shyamalan) inversé (exit en sus son cynisme supérieur), puisque le héros vivant y voit des morts (Franny fantomatique, recroquevillée, suspendue), leur parle, réclame leur aide, remémore Poltergeist, final à l’horizontale inclus (la jeunette Skye McCole Bartusiak mourra prématurément à l’âge de vingt-et-un ans, écho funèbre au triste trépas de la petiote Heather O’Rourke), annonce, en mode masculin, le similaire conte macabre de Mister Babadook.


Sérieux, sincère, soigné, à succès, Boogeyman(akaLe Pouvoir de la Peur, joli titre idoine au Québec) ne suscite pas l’opprobre et mérite d’être exhumé dans cette édition DVD (TF1, s’il vous plaît) à la fois riche et anecdotique (comme le film, calomnient les mauvaises langues). Ce soir, avant de vous coucher, regardez bien sous la literie, vérifiez la jonction des plaques du plafond, n’éteignez pas votre lampe de chevet – grandir, mourir, cauchemarder peut-être, pas vrai, Hamlet ?

                        

Salé, Sucré

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L’écran e(s)t la carte.


Let me take you
Under candle light
We can wine and dine
A table for two
And it’s okay
If you take your time
Eat with your hands, fine
I’m on the menu

Katy Perry, Bon Appétit

Les mots, d’abord matière sonore, possèdent aussi un sens, éventuellement un goût, en bonne synesthésie rimbaldienne, et sans doute en eux-mêmes se trouve déjà la solution du problème, à tout le moins une possible réponse à cette interrogation métaphysique, voire gastronomique : pourquoi mange-t-on du pop-corn au cinéma ? D’ailleurs, l’on n’y grignota pas toujours cela, naguère, avant-guerre, disons la Seconde, mont(r)ée alors à vingt-quatre images par seconde en « actualités », même un peu après, des ouvreuses souriantes passaient entre les rangées, munies d’un petit panier en osier au lacet passé autour du cou, chaperons pas rouges et loin de leur mère-grand, dans lequel s’entassaient, sur le point de succomber à quelque obscure décongélation, un assemblage d’esquimaux prêts à sucer, une fois le sachet défait, car pourvus d’un bâtonnet fiché au cœur de leur cœur dur et cependant fondant. Sait-on que tout ceci, confiserie réellement glacée, accompagna la sortie du bien nommé Nanouk l’Esquimau (1922) de Robert Flaherty ? Presque dix décennies après les années supposées folles, il s’avère inenvisageable de continuer à désigner ainsi la douceur réfrigérante et réconfortante. Au siècle du politiquement correct, la marque déposée devient un terme péjoratif et les Esquimaux se rebaptisent Inuits. Pourquoi pas, ricane le nègre de Banania, prié entre autres par le MRAP d’aller se faire voir ailleurs que sur des paquets de cacao, de chocolat en poudre-poudrière des mauvaises manières de l’inconscient national abreuvé, viale passé colonial, d’une imagerie exotique, paternaliste, raciste ; idem pour les « congolais », pâtisserie exquise au nom hors-saison.


« Y’a bon », pourtant, parmi les sièges en velours, de la barre chocolatée propre à faire blêmir un nutritionniste davantage qu’Omar Sy, notoire avatar du célèbre Chocolat(2016), on n’en sort pas, au sodafrelaté, prompt à corroborer la satire boursière d’un Rouffio à l’époque du Sucre(1978) amer, sans oublier les bonbons colorés, tellement mauvais pour nos dents, mais qui se souvient encore de Colargol, hein, hygiéniste mielleux, camé au miel, de l’enfance projeté chez les curés, en POV, s’il vous plaît, depuis l’intérieur surréaliste de la bouche à récurer de près, quitte à ce qu’elle recueille, plus tard, des mets masculins laiteux, plus illégaux qu’une simple hostie – laissez venir à moi, tard le soir, les petits enfants au râtelier bien brossé, susurrerait désormais L’Abbé C. de Bataille. Reprenons nos esprits, retournons au maïs soufflé, corn lexicalement et symboliquement pop. Ce mélange de vide et de plein, de lourdeur et de légèreté, de délassement et d’écœurement, trouve là, à vrai dire, un écrin idéal, le lieu évident pour sa dévoration assortie aux images à ingurgiter front levé, parfois ceinture dénouée, chaussures ôtées. De Niro, dans la fumerie d’opium de Leone (Il était une fois en Amérique, 1984), peut bien visionner en boucle sa tragédie de trahison, son épique et opératique homemovie méta, savourer pour l’éternité, jusqu’à la nausée, de l’illusion son odyssée proustienne, le spectateur pas gangster se régale quant à lui de caramel enrobé, de sucreries amies, de bulles en canette. Si mater Mission impossible (1996) dans un train, sur un ordinateur portable, équivaut à doubler la fiction ferroviaire, si copuler, autrefois, durant les seventies, dans une des salles occidentales classées spécialisées, revenait à imiter pour de vrai le miroir intime, agrandi, abstrait, consommer d’agréables saloperies renvoie en écho d’estomac au repas du regard – « se remplir la panse » en parallèle à « se rincer l’œil », métrage salace ou prosaïquement divertissant.


Hitchcock, dans le biographique Frenzy(1972), Ferreri, dans le sadien La Grande Bouffe (1973), illustrèrent et imposèrent aux digestions difficiles les liens serrés entre nourriture et ordure, entre consommation et extermination, entre étranglements et excréments. Romero, avec Zombie (1978), élargira l’outrage aux dimensions sociologiques et eschatologiques, démontrant, grâce au montage survitaminé de Dario Argento, que le cannibalisme représente une prolongation, une incarnation du consumérisme capitaliste, autant qu’une extension du domaine de la lutte marxiste, accessoirement motorisée ou in extremis en hélicoptère, Michel Houellebecq resté à terre. Il semble aujourd’hui que les années 80 pullulaient de pop-corn movies, au premier rang desquels Gremlins (1984) de Joe Dante, ou Capra passé au mixeur et au four de l’humour, noir, rouge, vert. L’interdiction de nourrir les bestioles anarchistes après minuit adresse un clin d’œil au public venu se marrer, se goinfrer, quand bien même il ne porte plus les lunettes en relief vintagedu trop mignon Gizmo, en effet « à croquer », a fortiori accompagné de la comptine céleste et acidulée signée Jerry Goldsmith. Par ce biais diabétique se révèle donc la part physique du cinéma, voyage immobile qui fait travailler, pas en permanence, hélas, la rétine, le cerveau, le sexe, l’imaginaire, la colère. Volontiers sevrée de réalité, mixture d’amertume, menu désorganisé faisant en soi, voilà, voisiner vitrines et latrines, romantisme et scatologie, appel de l’horizon et « recherche de la fécalité » à la Artaud, la masse des goûteurs, pile à l’heure pour le début de la séance, ne demande qu’à être rassasiée d’une imagerie rassurante, roborative, prémâchée, prédigérée.


Picorer du pop-corn, ah, l’émouvant unisson des mastications en chœur, se savoure itou en retour à l’enfance par procuration, par pénétration d’un partage toléré, encouragé. Nul ne gueuletonne au musée, beaucoup boivent, se restaurent, toussent, fument (jadis), flatulent, échangent leurs salives au cinéma. Relookée, relocalisée selon le standardbourgeois de l’architecture théâtrale, l’attraction de fête foraine conserve, n’en déplaise à ceux gargarisés au « septième art », ses origines triviales, débraillées, organiques et odorantes, pour le meilleur et le pire de celui placé à proximité de l’indélicatesse. Alors que sur l’écran glissent dans leur Olympe d’outre-tombe les mille membres de l’aréopage spectral, en bas, dans la fosse (d’aisances), nos membres se rappellent à notre nauséabond souvenir, notre « corps de boue », histoire de parler à l’instar de la chère sainte Thérèse d'Ávila préoccupée par sa chair indocile, assis, nous remémore notre condition bassement matérielle, notre inclusion dans le peu glorieux troupeau des mammifères aérophages. L’ange et la bête pascaliens se rencontrent à nouveau, telle la Cléo (cancéreuse) d’Agnès (Varda) pour un cinq à sept à perpette, pour une projection de déjections, pour une admonestation de déglutition. Certes, tout le monde ne saurait s’infliger la polenta cloutée ni l’étron immédiat, imposé, de Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975) du chef Pasolini, mais ce mariage du Ciel et de l’Enfer, de l’intellect et des artères, de la nuit (américaine) et de l’anus (horribilis, les films dits d’horreur à déguster en exposition candide de la double tension fondatrice) se célèbre à chaque visionnage, messe noire en clair-obscur promise et permise par un art lui-même impur, trafiquant-contrebandier de formes jugées plus nobles, élevées, littérature, musique, peinture, allez, marieur de vulgarité et de beauté, d’aveuglements et de vérités, de cynisme et de résistance.


Longtemps encore, sans doute, les affamés d’images, dorénavant doués d’ubiquité, se gaveront les yeux fermés de la merde hypercalorique du mercredi, de la « malbouffe » disponible goulûment sur tous les écrans intarissables de la modernité, au risque d’exploser, en rime au client du restaurant obèse de Monty Python : Le  Sens de la vie (1983). Dans une société (des loisirs spéculaires) d’abondance, la famine (audiovisuelle) se transforme en mythe, en repoussoir conservateur et incite, effet boomerang, indice d’acidité gastrique, à faire l’éloge de la frugalité, à désirer la disette, à suivre un régime enfin enrichissant. Les mioches à taloches de Charlie et la Chocolaterie (2005) finiront par servir de chair à pâtée pour les Pygmées ripolinés, fabricants exploités de candy hollywoodien, présage des tourtes à la Shoah de Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street (2008) et restes alertes, mortifères, des tablettes anthropophages euthanasiées de Soleil vert (1973). Manger, être mangé, paraître, se repaître, tombeau ou toilettes – le cinéma, art pop, producteur de camelote et petit traiteur artisanal, étalage de produits surgelés, cérémonie (ou sale habitude) de repas pantagruélique, sinon dînette de sandwichesmade in SNCF, engraisse et donne envie de vomir, paraphe, par l’usage et le commerce de ses babioles à la saccharine, son envie de refourguer au quidamet à sa dame, aux homos alimentés d’eux-mêmes, de quoi les réconforter, les sustenter un instant, combler pour un temps ce trou immense dans leur âme confortable, irréductible à un orifice étroit (moins que la porte homonyme de Gide, amateur de jeunes nourritures terrestres marocaines) très usité dans le X sodomite.


Pénétrons par conséquent en cuisine, derrière les coulisses, au centre du making-of– la courageuse et pauvre Carole Laure, écœurée par les plats principaux épicés de Sweet Movie, mitonné (ou vomi, suivant le point de vue) en 1974, quitta illico le plateau après son inoubliable scène de bain brun dans une pub obscène, drolatique avant-goût du seau sanglant traumatisant de Carrie au bal du diable(1976) –, afin d’élaborer avec nos propres et perverses petites mains badines un festin nu de crudités crues, de viandes jamais avariées, de desserts exempts de misère : va pour le pop-corn, sauvegardons la fibre populaire, mes frères de brigade hôtelière ou d’équipe technique, sachons juste (mieux) doser les ingrédients, ne pas avaler n’importe quoi, ne pas s’essuyer les paumes abîmées dans les fourrures de nos chiens (tradition royale médiévale) ou la pilosité (rasée au hasard) de nos compagnons bipèdes (la sexualité, délice surfait, digestif oppressif). Table rase ou bien ouverte, la suite t’appartient, « menu fretin » de cinéphile.

PS : s’il vous reste de l’appétit, attablez-vous ici, je vous prie.   
           

L’Art du mouvement : Anthologie du cinéma invisible

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Le cinéma, art doublement contemporain.


Une fois refermé cet exhaustif et luxueux catalogue raisonné de la « collection cinématographique du Musée national d’art moderne » paru en 1996, on sait désormais (on s’en doutait déjà, certes) que ce que l’on appelle cinéma ne se réduit pas à cela, qu’il existe non pas un mais bien des cinémas, tout un ensemble de pratiques, de théories, d’expressions et de formalisations irréductibles à la figuration, à la narration, à la commercialisation, à la signification, sacro-saint quatuor de la cinéphilie (professionnelle et rédactionnelle) jolie, polie, si docile depuis plus d’un siècle, dans le sillage de la première séance financière des Lumière, sorte de groundzero (érection et ruines) du domaine, point de départ et d’arrivée pour cent années, amen. Dans sa présentation claire et dense, Jean-Michel Bouhours, directeur de l’ouvrage et lui-même réalisateur, expose les enjeux du corpus, entre (je reprends ses sous-titres) musique et lumière, perception primordiale versus vision « informée », reproduction versus production, mouvement ou faux mouvement (l’animation en principe basique, permis par la persistance rétinienne) ; il revient également sur l’histoire des acquisitions (à partir de 1919) et « l’ostracisme des champs de la critique et du savoir universitaire », envers le « cinéma intégral », soulignant son importance quantitative et qualitative « sans aucune adéquation avec sa reconnaissance ‘sociale’ ». Suivent des notices biographiques et analytiques signées par une quarantaine d’auteurs divers, réparties sur 495 pages reliées, assorties de photogrammes en noir et blanc et d’un cahier en couleurs. Le pavé, grand et lourd, élégant et agréable, nanti d’annexes bibliographiques, se parcourt sans peine et regorge de trésors, de découvertes, d’envies de voir ou revoir.


Épargnons aujourd’hui au lecteur l’énumération des nombreux cinéastes abordés, rassemblés, bornons-nous à citer (par ordre alphabétique) quelques noms incontournables (et fréquentables) aux allures de sésame pour pénétrer au sein de ce continent encore largement inexploré, à la fois sauvegardé/verrouillé par les musées : James Agee, Alexandre Alexeieff, Kenneth Anger, Ben, Christian Boltanski, Stan Brakhage, Luis Buñuel, John Cale, René Clair, Pierre Clémenti, Maya Deren, Marcel Duchamp, Germaine Dulac, Jean Genet, Isidore Isou, Joris Ivens, Derek Jarman, Boris Kaufman, Fernand Léger, Man Ray, Jonas Mekas, Yoko Ono, Jean Painlevé, Walter Ruttmann, Niki de Saint Phalle, Dziga Vertov, Jean Vigo et Andy Warhol. Ceci devrait vous donner une idée plus ou moins précise du contenu, de la perspective, du territoire recensé avec acuité, générosité, parfois au risque (minoré) du manichéisme et du jargonisme. Bien sûr, comme ailleurs, notamment dans le courant dominant confondu avec une contestable nature confortable, rassurante, diffusée-médiatisée, le pire côtoie le meilleur, la sincérité l’imposture (ou la pose), la pochade l’extrême beauté. Tant pis et tant mieux, du reste, car ce cinéma-là respire et inspire, mérite qu’on le lise, qu’on le regarde, y compris privé du mouvement, justement (un DVD pouvait équiper l’opus immobile à bon droit), qu’on lui réserve une place non de handicapé, plutôt de marginalité, non de seconde classe (ou de première, à l’inverse militant), davantage de compagnonnage et de singularité, hors de la normalité totalitaire et gentiment fascisante (on ignore tous ces films aussi par paresse, par inertie, par manque de curiosité ou de folie).


Finalement, la problématique (et la praxis) du cinéma disons invisible tiendrait dans deux citations ardentes, éloquentes : « Le besoin idiot d’imiter la vie ne nous montre qu’un pauvre musée Grévin où les personnages automates veulent émouvoir le public dans ses plus bas instincts. Cette magnifique invention du cinéma qui nous donnait de si grandes possibilités est devenue un miroir à maquereaux et à putains » (Picabia, 1932) + « J’aimerais voir dans un film quelque chose que je n’ai jamais vu, que je ne comprends pas » (Man Ray). Longtemps après, l’observation et l’incitation demeurent d’actualité : il nous semble grand temps de briser certains miroirs (dont le nôtre ?) et de réclamer (à main armée ?) la nouveauté baudelairienne, peut-être, en effet, abreuvée d’abstraction, de subjectivité, de matérialité, de rythme. Que cela plaise ou non, le cinéma s’avère définitivement polymorphe, reconnaissable partout, dans les espaces patrimoniaux ou les multiplexes d’épiciers, dans sa puissance et son mystère capables de surgir d’une superproduction ou d’un homemovie(au sens le plus individuel de l’expression). N’hésitez pas à feuilleter ce livre d’art à plus d’un titre, ne craignez point de vous écarter des sentiers balisés, osez vous aventurer très loin de votre zone de confort scopique, perceptive, psychique. Le cinéma, s’il veut continuer à charmer, à inquiéter, à interroger, à tout simplement nous intéresser – tandis que chaque mercredi, il paraît perdre un peu plus de terrain et d’emprise sur ses propres pouvoirs, face aux principaux concurrents audiovisuels numériques, jeu vidéo ou vagabondage orienté, décérébré, en ligne –, doit se réinventer, se renverser, se remettre à marcher, courir, se tenir bien droit en direction de l’horizon immanent, ici et maintenant, et l’album thématique recensé fonctionne à plein en boîte à outils pertinents, permanents.

Oui, mon art ami et ennemi, apprends un peu, je te prie, à retrouver (à regagner) l’énergie et le désir réellement cinétiques de ta familière altérité. 

              

Comment faire un film : Comme une autobiographie

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Emma à mi-voix.


Entre mars et décembre 2002, Claude Chabrol s’entretient avec François Guérif à Paris. Il en résulte cette méthodologie raccourcie (85 pages en poche), anecdotique au double sens du terme et cependant sympathique, aussitôt ouverte, déjà refermée. Le lecteur en quête d’un vrai viatique technique restera sur sa faim (voire fin), le réalisateur à vrai dire et selon ses propres dires peu épris de technicité. Conseillons-lui plutôt d’acquérir un ouvrage pratique écrit et pensé « à l’américaine », comme on dit parfois d’un (efficace) tournage hexagonal, puisque le pragmatisme outre-Atlantique s’en fait une spécialité. Disons qu’il s’agit davantage d’un petit pèlerinage de septuagénaire au pays de ses souvenirs, de ses admirations, de ses vacheries inoffensives. Chabrol joue en sourdine au nostalgique, se gausse de ceux qui veulent exercer dans la créativité, oppose scolairement le montage analogique à son avatar virtuel. La TV reste un mauvais élève traditionnel, les cinéastes se divisent en conteurs ou poètes, mot entre guillemets, le scénario précède le producteur et les acteurs, toujours inquiets, se doivent d’être rassurés, avec un machiavélisme magnanime. L’évocation des étapes de fabrication ne manque pas d’humour ni de distance – ce qui valut pour l’intéressé ne correspond pas à tout le monde – mais se signale par son caractère désuet, conventionnel, officiel, saveur (ou insipidité) ironique pour un ancien héraut de la médiatique et médiatisée Nouvelle Vague (Godard, sous sa plume, devient prisonnier de sa forme, le pauvre). Le bon Claude, paix à son âme, théorise sans pesanteur et sans s’attarder cinéma de réflexion et cinéma de sensation, salue les petits métiers, souligne l’importance des électros, des machinos, de l’accessoiriste, de la script (à quand une parité au masculin, hein ?).



Il dresse l’éloge modéré du Combo, se méfie de la musique, incapable de rythmer (ou capable de concurrencer, avec effet de redondance) la musicalité intrinsèque du métrage. Si le mixage le ravit, s’il s’interdit de tripoter l’étalonnage, la phase de l’exploitation puis de la réception par la critique et le public le laisse indifférent, vraiment. La coda, de manière assez étonnante, adresse un tacle voilé à Hitchcock, associe le temps de la prise de vues à une jouissance et ne le pense plus en exercice rajouté, à effectuer aprèsle film, désormais établi en esprit ou via un story-board. Ici, la forme reste libre, contrairement à l’idée réfléchie : le plan dépend du décor (souvent naturel), de l’instant, de l’alliance harmonieuse (idéal final) de tous les éléments en présence, notamment la relation avec le cadreur et le chef opérateur, aux avant-postes de l’image, du cadrage, de l’hommage-outrage (se méfier de la belle photo moche). On croise le temps d’une ligne ou d’un paragraphe Gilles Grangier et Julien Duvivier, Gordon Douglas et Richard Thorpe, Ernst Lubitsch et Fritz Lang, William Wyler (expert en profondeur de champ) et Sidney Lumet, Mankiewicz (maître du son) et Buñuel, Max Steiner et Miklós Rózsa, Carson McCullers et Charlotte Armstrong, Michel Audiard et Sacha Guitry, Marin Karmitz et Alain Poiré, le « père » Salkind et Claude Autant-Lara, Roger Hanin et Alain Delon, Isabelle Huppert et Nicoletta Machiavelli, Rossellini, Bolognini et Visconti, la fameuse règle des 180 degrés ou le shooting en DV. On le voit, on le lira, rien de très transcendant au sein de l’opuscule, rien de ridicule non plus, au demeurant. Convenons d’y voir un carnet de notes personnel à usage collectif, une conversation aux allures de monologue, un récapitulatif rétif à la chaire – Chabrol, tel qu’en lui-même ses amusés conseils le changent…
             


Secret des hommes, secret des dieux : Les Hommes de bonne volonté

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Bréviaire bien-pensant ? Plutôt reliquaire vivifiant.


Il y eut un homme envoyé de Dieu : son nom était Jean.
Il vint pour servir de témoin, pour rendre témoignage à la lumière,
afin que tous crussent par lui.
Il n’était pas la lumière, mais il parut pour rendre témoignage à la lumière.

Jean, 1, 6-8

Le lecteur croyant verra un signe et non un hasard, jamais simple, du reste (« peut-être la logique de Dieu » ose le Bernanos cité du Dialogue des carmélites), dans la rédaction de ce texte un lundi de Pentecôte, lendemain du dimanche chrétien d’inspiration, de polyglottisme, d’évangélisation – libre à lui, cela nous va, comme une BA ou une Bonne Nouvelle à taille humaine, à l’image du métrage de Xavier Beauvois, dont le tournage se voit ici verbalement (retour par l’écriture à la Parole supposée originelle) documenté avec clarté, humilité, générosité. Henry Quinson, marseillais « moine des cités », ancien trader que décora Frédéric Mitterrand alors à la Culture, accessoirement professeur d’anglais au lycée Lacordaire « mis en disponibilité » durant une année, rebaptisé ipsofacto« conseiller monastique » (ou sherpa selon le réalisateur réaliste improvisé préfacier), ne manque pas d’humour ni de cohérence : son récit intégral, depuis l’amont du scénario signé Étienne Comar jusqu’à l’aval des bravos de la réception (bémol de Benjamin Stora, toutefois), en passant par l’ensemble des étapes et des jours de la production, se structure en trois parties, Genèse, Incarnation, Effusion, trinité de papier dans le sillage de celle, religieuse, avec majuscule. L’époque cinéphilique, confite dans sa post-modernité souvent désolante, stérile, autarcique, se came, on le sait, au making-of, à la révélation des modes de fabrication, aux coulisses entr’ouvertes à la manière de cuisses (féminines) complices. L’amateur de cinéma, possible pauvre petit être effrayé/attendri par la morsure et les caresses du réel, installé chez lui bien à l’abri devant son DVD (ou BR, ou streaming, ou VOD), pénètre dans le saint des saints des suppléments, avise les mystères d’une création parmi d’autres, ersatz commercial de la Création originale, pardon à Darwin.

Même le pire des mécréants, votre serviteur athée, se lamente généralement à la vue de tels bonus, quête en vain une quelconque épiphanie substituée à la promotion, à la pommade, à la suprématie de l’apparat. Derrière le miroir demeureraient, pour les siècles des siècles, amen, une transparente trivialité (auteuriste ou pas), un minable mécanisme de machinerie (notamment à Hollywood), la génération spontanée, programmée, rémunérée, d’une famille (la « grande famille du cinéma français », publicité parlante pour l’eugénisme hexagonal) de pacotille, aussitôt dispersée le dernier coup de clap retenti. Quinson propose autre chose, disons un témoignage, presque au sens religieux du terme, d’ailleurs étymologiquement lié à celui de martyre (les « martyrs » de Tibhirine ne ressemblent guère à ceux de Pascal Laugier, certes, davantage sectaires et obnubilés par Bataille, mais les deux films s’achèvent en répons via un ravissement, un enlèvement, une élévation qui viennent parapher l’irreprésentable, les dissoudre ou les interrompre sur la littérale ligne de fuite d’une décapitation collective, d’un indicible au-delà individuel de la douleur). Novice du « septième art », le théologien se rêva un instant scénariste (il pensait à Philippe Lioret ou Bertrand Tavernier pour la transsubstantiation de son scriptavorté), devint in fine le chroniqueur de « l’aventure spirituelle et humaine du film Des hommes et des dieux», ainsi que l’explicite le sous-titre – les voies du Seigneur, impénétrables et précises, l’amenèrent donc au bon endroit au bon moment pour participer à son « odyssée » personnelle et plurielle, la traduction d’un ouvrage américain documentaire dédié au fait divers de géopolitique en sésame du setdélocalisé de communion.


Au cours du pèlerinage mémoriel étayé de reliques pieusement conservées – « courriels, lettres, scénarios corrigés, feuilles de service, photos et autres documents » –, on rencontre les acteurs (dont Abdelhafid Metalsi, futur attachant Cherif), les producteurs (salaire de l’invité revu à la baisse, « budget bloqué » oblige), les chanteurs, les membres de l’équipe technique (mention spéciale à Caroline Champetier, émérite directrice de la photographie), les figurants charmants, on voyage au Maroc, on fait un saut en Savoie (abbaye de Tamié), on écoute les souffrances-doléances des familles, des autorités ecclésiastiques, on se remémore les GIA, le FLN, Charles de Foucauld et l’émir Abd el-Kader, on découvre Mohammed, sauveur sacrifié d’officier français pendant les « événements d’Algérie », on opine avec Pascal sur le vif plaisir à se supprimer par religiosité, on rend hommage à Sergio Leone et à Carl Theodor Dreyer, on écoute Morricone, Tchaïkovski et Bach (exit Brel). Avec intelligence et clairvoyance, Henry Quinson parsème son évocation d’extraits des poèmes de Christophe Lebreton et des réflexions de Christian de Chergé, particulièrement du testament du prieur ressuscité par Lambert Wilson, naguère sincère abbé Pierre, bien sûr. L’auteur remarque que ce film naturaliste cite ou relit parfois le travail du Caravage et de Mantegna. La sélection à Cannes résonne en apothéose, une consécration d’émotion à contre-courant plébiscitée par le jury de Tim Burton (un psychanalyste interprèterait l’aréopage masculin, modèle et menacé, en rassemblement pacifié des figures paternelles problématiques disséminées dans la filmographie du cinéaste de Ed Wood ou Charlie et la Chocolaterie), précédant une projection-réception à l’Élysée sous la gouvernance de Nicolas Sarkozy, un chouïa soupçonné d’irénisme (pour Quinson, « le droit français plonge ses racines dans l’anthropologie chrétienne », en écho historique au refus présidentiel « d’opposer ce sentiment religieux à la morale laïque », affirmation faite au retour d’un déplacement suggéré au Moyen Atlas, boucle bouclée à l’occasion des dix années du deuil impossible, à cause de l’absence de corps et d’un dérisoire autant qu’opaque feuilleton politico-judiciaire impliquant la responsabilité de l’armée algérienne).

Avant de céder la conclusion à Jean-Pierre Schumacher, unique survivant à l’heure de la parution, spectateur enthousiaste et reconnaissant qui rejoint l’agnostique et drolatique Xavier Beauvois dans sa perception de l’Esprit à l’œuvre, de la bienveillance des frères d’outre-tombe (« Celui qui n’a pas compris qui est le premier assistant de ce film, je ne peux rien pour lui. Il est de mauvaise foi »), un ultime chapitre transforme la salle obscure en « oratoire improbable », en havre de silence, de transcendance, d’intériorité retrouvée au sein d’une société en apparence sécularisée, mondialisée, dépressive : « Elle est noire, elle est silencieuse, elle attend la lumière. Et le spectateur qui a une âme attend une vraie lumière. » Le long métrage, « cathédrale de lumière », cristallisation populaire et singulière de finances et de foi, de labeur et de beauté, s’inscrit dans la tradition de l’architecture (gothique, romane), donne à voir l’Invisible, témoigne d’un mystère d’amour supérieur à lui-même, aux artistes et artisans impliqués, étonnant et cohérent succès œcuménique à la clé (Pasolini, d’une façon différente, plus infernale et sarcastique, désignait l’impasse du confortable consumérisme, de l’uniformité matérielle). « Brutal, sanguinaire et insensé », le cinéma contemporain s’avère aussi, Dieu merci, « spirituel et bienfaisant ». Voici ce qui pense et dit Henry Quinson, apte à saisir en esquisses des personnalités, à reformuler avec sérénité, légèreté, vivacité, des questions en effet d’actualité sur le dialogue des religions, sur le dépassement choral des Identités meurtrièresanalysées par un Amin Maalouf ; libre à nous, allez, de préférer l’objectivité mutique, la rigueur germanique du Grand Silence de Philip Gröning à l’humanisme césarisé, au catéchisme empathique de Des hommes et des dieux (N’oublie pas que tu vas mourir et LePetit Lieutenant, films tout sauf indignes, nous paraissent assez insipides, hélas).


Comment vivre ensemble au présent ? Comment créer un art adulte, à la fois immanent et immatériel ? Doit-on pardonner à l’assassin, espérer son salut, préserver sa propre humanité au miroir de la sienne, en réponse assumée à sa violence familière ? Faut-il châtier, refléter/légaliser les atrocités, ou apprendre à résister en paix, désarmé, désarmant ? Aimer Dieu équivaut-il à aimer autrui et inversement ? Que signifient les notions relatives de liberté, d’égalité, de fraternité en 2017, dans un monde malade et sans merci, dans un contexte capitaliste et intégriste, dans une psyché terroriste et terrorisée ? Bien arrogant, pressé, naïf ou cynique celui qui croit pouvoir résoudre d’un claquement de doigts (d’un battement de cœur), d’un bulletin de vote, d’un article en ligne, ces interrogations majeures et urgentes, à Londres encore atteinte et partout sur la planète. Elles excèdent l’appréciable livre critiqué, elles dépassent la philosophie aimable et discutable de leur auteur, elles s’adressent à tous, à moi, à toi, elles constituent une part fondatrice de notre existence commune. Chacun les ressentira à son midi (la « pensée de midi » dirait Camus), s’y risquera avec son arsenal, sa tendresse, sa lucidité combative ou mélancolique (on m’accusa jadis d’obscénité à propos d’un petit numéro de ventriloquie meurtrière sis à Nice, quand la profanation impardonnable revenait à occuper la place indicible de la victime). Un triple désir multiple s’impose cependant, non un sermon d’élection, d’absolution, de soumission ou d’acceptation (le judaïsme, le christianisme, l’islam, le bouddhisme ne nous guident point, ne nous fortifient pas, tant mieux ou tant pis), celui d’un cinéma enfin débarrassé de sa laideur, de sa stupidité, de son fascisme frivole (direction du regard, du sexe, du corps et de l’esprit du spectateur), celui d’une ferveur renouvelée, réinventée, en soi, en l’Autre, dans ses puissances volontaires (inversion de la tension nietzschéenne), dans son appétit d’horizon(s), celui d’une vie moins mortelle, moins irréelle, plus sauvage (confondre sauvagerie et barbarie revient à assimiler l’islam à l’islamisme, dans le mépris des milliers de morts musulmans exécutés au nom d’Allah), plus dense (et déployée dans une danse à la Friedrich, bis).

Réaliser ce désir, réaliser des films, se réaliser dans la lumière éphémère, issue et tressée à l’ombre immense à l’intérieur de tous – hommes ou dieux, hommes de préférence dépourvus de Dieu, croyants discrets, éclairés, indociles et en féconde colère : on essaie, pour de vrai ?
        

Ocean’s Thirteen + Ned Kelly : Les héros sont fatigués

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Danny versus Kelly, par un soir de zapping en ligne.


Ellen Barkin, alternativement psychorigide et hystérique, porte désormais des lunettes assorties à sa robe rouge décolletée, Pacino, très bronzé, l’imite en matière d’optique, opte pour la transparence, caresse avec délice, dans un écrin sud-coréen, son tout nouveau cellulaire, tandis que Brad & George (qui d’autres ?) reniflent devant un extrait d’une émission d’Oprah Winfrey (on offre une bicoque à des Noirs pleurnichards), que Vincent Cassel semble perplexe devant un étal de slips ; Soderbergh, bientôt biographe du Che acoquiné à Sasha Grey, sept ans après le soap sérieux du surfait Traffic, boucle une épuisante trilogie, se prend pour Scorsese, filme Las Vegas en hélico, en montage musical, en dialogues de mecs entre eux : cinéma de parvenu(s), de vide clinquant, qui se voudrait champagne amusant, qui s’évente aussitôt – au bout de dix minutes, on s’éclipsa fissa.



Heath Ledger, paix à ses mânes, avec ou de préférence sans le Batman de Nolan, porte une barbiche de postiche et une armure de chevalier (ou plutôt de visiteur à la Jean-Marie Poiré) ; pendant que son frangin et ses associés se font dessouder dans une taverne en carton-pâte – les vitres se brisent, les bouteilles aussi –, avatars australiens du gang James naguère évoqué par Walter Hill, il sort du saloonet succombe à des tireurs planqués dans l’obscurité : aussi sec, le voici saisi en plongée sirupeuse, son visage un chouïa christique déjà parti au « pays des souvenirs », disait Mickiewicz ; immédiatement rajeuni, il contemple donc les membres réunis vial’au-delà de sa famille qui ressemblent, mon Dieu, à des clones de la tribu mormone des Ingalls ! Auparavant, son partnersans peur s’écroulait presque aussi bien que Marion Cotillard flanquée de la chauve-souris dépressive, bis…  


      

Exil : La Déchirure

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Rithy Panh.


He had the saddest eyes
The girl had ever seen
He used to cry some nights
As though he lived a dream
And as she held him close
He used to search her face
As though she knew the truth
Lost inside Cambodia

Kim Wilde, Cambodia

À ma mère

Film-cerveau et film-tombeau, Exildéploie dès le premier plan un Cambodge mental et iconique – image projetée, sacrée, spectrale, transcendante autant que « manquante » – qui nous évoque l’Annexie du duo Burroughs/Cronenberg (Le Festin nu, 1991) : il ne s’agit plus de conjurer les démons à demeure ni le hasard accidentel, impitoyable, responsables de la mort d’une femme aimée, devenue la muse d’une écriture endeuillée, rageuse contre toutes les formes de contrôle, de coercition, de démission, mais de ressusciter une mère massacrée par un régime revendiqué de libération, et à travers elle de ranimer un pays, une époque, de confronter les discours et les représentations (lu avec brio par Randal Douc, le texte judicieux du fidèle Christophe Bataille, accessoirement mémorialiste de Charlotte Rampling, assemble des extraits d’Apollinaire, Baudelaire, Char, Daumal, Paz, Ponge flanqués d’Alain Badiou, Mao, Robespierre et Saint-Just). Ce documentaire subjectif, « point de vue documenté » à la Vigo, séduit par son mariage à la Blake du Ciel et de l’Enfer, par sa grâce et sa douceur constantes tressées au souvenir et à la reconstitution théâtralisée d’atrocités. Ici, dans cette cabane sans quatrième mur, élément aussi invisible que l’ennemi à traquer au cœur des consciences, inculque la vulgate vulgaire et totalitaire des Khmers rouges, d’esprit maoïste, dans cet espace confiné ouvert sur un cosmos de papier, lune ou oiseaux découpés, auquel répond la voûte céleste (cf. Elephant Man, encore un drame d’esseulé malmené) de l’ouverture et du générique de fin, peuplée d’étoiles filantes, trajectoires des parents, des enfants, des « migrants » mondialisés, on se régale de sangles d’attelage, on se nourrit de rat à la broche, on croque un insecte cramé, on déplume un poulet sacrifié. 

On pratique en sus la lévitation à la Tarkovski, au miroir de son intériorité donnée à voir à tous, à qui sait voir sans toujours tout comprendre, à qui sait tendre la main au bout du compte, écouter le conte pour adultes inconsolables et cependant pas résignés, porté par un survivant-résistant résilient muni d’une caméra et d’une mémoire à partager, on se dédouble, on rêve de sorcières secourables ou d’animaux fabuleux, la faune inscrite à l’image, comme les images originelles des foules au labeur se reflétaient sur la pupille du voyeur solitaire, prisonnier de son crâne, de son histoire, de l’Histoire à remettre en scène, longtemps après les mises en scène du théâtre de la cruauté conformes au dogme irréel, impensable, d’un petit livre rouge sang tendu à plusieurs face à l’écran. Ainsi, la beauté côtoie la trivialité, les plans entremêlent les temporalités, le corps de l’acteur seul en scène se fait traverser durant sa courte traversée par mille flux de sensations, de significations, de réminiscences actées en pure présence enracinée dans une artificialité revendiquée. Le studio (voire « l’installation », au rendu de 3D), paradoxalement, permet de percevoir la réalité, filtrée, tamisée, raffinée via une conscience et une langue de témoin, de magicien. La pureté, justement, ce film impur, mélange étrange et assez magnifique d’éléments différents, contradictoires, d’archives et de cérémonies, dialectiques et, malgré l’horreur fondatrice, jamais vraiment dépassée, ludiques, oui et bienheureusement, en signe de vie, d’imaginaire souverain, ne cesse de s’en méfier, de la faire mentir, de révéler son caractère insensé, sa folie fasciste. « La terreur est la vérité du projet révolutionnaire » entend-on de manière explicite à un moment, tandis que le mime muet, alter ego rajeuni, ragaillardi, du réalisateur, compte des boutons comme on dénombre des morts, comme on énumère des reliques.


Exil, film de fantômes (pléonasme) qui viennent vous caresser, vous faire vous retourner en regard caméra, multiplie volontiers, de façon éthique, politique, les registres, laisse à d’autres, moins doués, plus factuels, le créneau du documentaire scolaire, de l’objectivité historique, de la leçon de choses à destination de l’Occident (une coupure dithyrambique de Libération suffit à parapher l’aveuglement complice de la France gauchiste). Poème universel et requiem maternel, exorcisme scopique et calligraphie matérialiste, l’œuvre parvient à créer son propre continuum spatio-temporel, à saisir le spectateur tout sauf passif, prié, merci, de participer, à le maintenir, avec une tendresse carcérale, au sein du cadre frontal, foré dans ses innombrables replis de terre amère, de junglehumide, de sable funéraire. Exil s’avère un film fantastique, un film de cinéma méta, où le média devient médium, où ce que l’on voit possède en continu une immanence opaque, une proximité lointaine, un mystère familier irréductible à l’avérée nostalgie. Impossible de s’identifier au personnage allongé (Sang Nan, intense et discret, en renfort au décor), à cet homme qui voudrait dormir, mourir, et doit encore se souvenir, transmuer sa douleur indicible en mots d’autrui, en images qui n’appartiennent qu’à lui – le fameux et poussiéreux principe d’identification de la fiction mainstream, courant dominant du divertissement souvent fascisant, ne fonctionne plus, tant pis pour ceux qui s’ennuieront, tant mieux pour ceux qui se laisseront pénétrer par ce flot fragile et gracile de visions, de sons, de citations, de notes (musique inspirée de Marc Marder) se risquant in fine au lyrisme, en accord avec un parterre de fleurs blanches presque bouleversantes.

Pourtant l’empathie émane en permanence, en rime à une intelligence du cinéma et du monde, du monde avant le cinéma, d’un monde de morts-vivants riants et chantants désormais sauvegardé par le cinéma d’aujourd’hui, sinistre et superbe (l’utilisation mesurée, puissante, adulte, des effets spéciaux réduit à néant leur abus dans les produits régressifs qui inondent actuellement les salles et polluent les rétines, les claviers, les psychés). Sergio Leone apprécierait cette lenteur suprême, cette densité des événements rétifs à l’action illusoire, mécanisée, décérébrée, et Il était une fois en Amérique raconte d’ailleurs un similaire récit de perte féminine, propose une équivalente réflexion sur les pouvoirs mortifères-rédempteurs du cinéma et le solipsisme ontologique de l’individu confronté à la masse, aux amis, aux amours violées, aux trahisons téléphonées. La grandeur de ce petit film de soixante-seize minutes au parfum d’apesanteur, d’éternité, « accouché » par l’amicale Catherine Dussart, tient aussi à son courage personnel, à son talent flagrant. Que l’on nous autorise un rapprochement apriori incongru : le prisonnier comportementaliste résonne jusqu’à un certain point avec l’autiste rêveur (spectacles de cauchemar) et meurtrier, peut-être, peut-être pas, de Brett Easton Ellis portraituré dans l’éprouvant et nonobstant drolatique American Psycho (on y retrouve pareillement un rat, certes occupé à dévorer vive l’anatomie utérine, diantre). Il convient d’avoir de la force, du don et un soupçon d’intégrité lorsque l’on entend s’approcher de la monstruosité humaine, l’illustrer dans sa troublante et dérangeante spécularité nietzschéenne (la victime ne se confond pas avec son tortionnaire, néanmoins, par-delà des actes irréversibles, irréparables, sinon impardonnables, paraissant l’en exclure définitivement, il participe encore de l’espèce bipède, heureusement ou hélas).


Se confronter à la nuit de l’âme ne saurait revenir à en faire le commerce complaisant, à l’aseptiser à peu de frais, à la rendre comestible aux adolescents amateurs de sensations supposées fortes (le valeureux « genre » horrifique), aux lecteurs estivaux vautrés sur une serviette de plage (les polars rassurants), aux belles âmes éprises d’humanisme œcuménique, amen (les embrassades d’amnésiques). Sonder la noirceur, creuser jusqu’à s’en ensanglanter les mains et l’œil, constitue, disons, une épreuve de métamorphose, une marche très enténébrée vers la lumière éphémère, un passeport vers un territoire d’art et de vérité. Avec sa coda (précédant un autoportrait au matricule éclairé d’une allumette, écho solo à la galerie de photos aux allures de chapelle d’ex-voto) de sauf-conduit martial qui identifie le héros anonyme, qui scelle son destin à celui du démiurge hors-champ, Exil boucle la boucle (de la corde pour se pendre, ou pour empaqueter de vieux papiers du cher et terrible passé) du passage, de la transition, du départ involontaire et rempli de bonne volonté, de la soif d’un ailleurs plus juste, d’un horizon plus clément. Le visaéloigne des choses vues, il se transforme en passeport des possibles, en pièce administrative vers l’exil intérieur, orphelin et créateur, un exil à l’unisson du second, du premier, qui pousse à quitter une patrie, une fratrie, à essaimer son identité, à la tisser à celle d’autrui. L’aphorisme off« Quand on aime, il faut partir » nous rappelle, en bon athée, l’affirmation d’altérité, de fraternité, du Christ : « Je suis dans ce monde mais je ne suis pas de ce monde » (reformulation de Jean, 8 : 23). Exilés, chacun peut l’être à l’infini, à son échelle, peu importe de quoi ou de qui, peu importe de le savoir ou non.

Platon et les Idées délocalisées, le romantisme révolutionnaire ou luciférien (ange préféré, déchu, porteur de lumière et de révolte) puis Baudelaire et sa Vie antérieure, les religieux et les utopistes d’hier et de demain, tous nous incitent, grossomodo, à nous détourner d’ici-bas, à contempler un paradis à portée de main (armée ou non), à nous projeter, avec ou sans projecteur, dans une perspective de prospective. Exil, sans totalement récuser l’appel à des jours meilleurs, sans céder au conservatisme politique ou au mépris moral, rappelle l’existence de l’existant, incarne le hic et nunc organique de l’individu en métonymie du groupe évanoui, dans une sensorialité au présent, le présent des sens, de la survie, du cinéma toujours au présent du passé, à l’imparfait des vies et à l’imperfection des hommes. Un homme assiégé, affamé, blessé, décimé, se sauve par lui-même (par et pour les siens), par des chansons (très belle berceuse au féminin), par des films à l’image de celui-ci, déclaration d’amour à une femme enfuie, sa photographie doucement caressée, et à un art capable de cela, de convier le passé, le présent, le futur (le cinéma conserve, actualise et projette dans un seul et même mouvement-temps), de transcender une « catastrophe » (génocide établi à deux millions, contre les six de la Shoah, macabres calculs) en poésie, pas celle du sentimentalisme, pas celle de la métrique, pas celle du salon (une pensée affligée pour les « révolutionnaires de salon » honnis par Mao, doux rêveurs d’émeutes un brin effarouchés par l’ignoble film-réalité que réalisa en superproduction le « Grand Timonier ») – « l’explication orphique de la Terre », disait à juste titre Mallarmé dans une célèbre lettre autobiographique à Verlaine, datée du 16 novembre 1885, dix ans avant le surgissement du Cinématographe.


Le cinéma poétique visible dans Exil, métrage sensible consacré à l’Invisible, aux présences-absences, ne console pas, ne cherche pas à faire joli, ne vise aucun prix, à Cannes ou Hollywood. Il énonce avec une délicatesse sauvage une transmission féconde, il se réalise à la fois en tant que chant funèbre, élégiaque, et vital, vivant, vivifiant. Certains auteurs font de la littérature et de la langue leur vrai pays, alors élargissons cette belle idée – à double tranchant, littéralement, le lexique pouvant en outre condamner, séparer, exterminer – à l’ensemble de l’art, plus spécialement au « septième, » comme le désignent à tort ou à raison les petits bourgeois préoccupés de statut (de statue du « culte de la personnalité », érigée en hommage d’enfantillages au dictateur ou au réalisateur), de respectabilité rémunérée. En visionnant Exil, le spectateur revisite étonnamment et logiquement son histoire singulière, à des années-lumière des exactions des Khmers : voici une vie d’homme, voilà comment rester debout même couché, car ce film aérien et finalement aéré, huis clos de crâne et de mânes, débouche (gros plans de la bouche mastiquant) sur le ciel, sur la nuit (notez la cosmogonie numérique, les nuages en dur, trois rochers empruntés, qui sait, à Sisyphe + la pluie placide), sur nous, sur toi, il te regarde et ce qu’il dit, ce qu’il montre, ne cesse de te questionner, de te séduire, de t’horrifier, de t’avertir. Puisque Rithy Panh, homme d’objets (cuillère à soupe en sautoir, boule de verre paysagère et inversée à la Kieślowski de La Double Vie de Véronique, chemises colorées fantasmées, bicyclette, bureau, guitare, machine à écrire, magnétophone, téléviseur apparus surnaturellement, en relecture de la sociologie-archéologie d’un Perec), d’images et de textes, scénariste, directeur de la photographie, monteur, sait itou remarquablement parler, pas uniquement de ciné, je lui laisserai avec plaisir et reconnaissance le dernier mot, dès lors le premier, film et parcours en devenir, à produire et à réinventer au quotidien parfois serein, au moins pendant une heure et quart de majesté intime, de violence persistante incapable de vaincre notre part d’enfance, de confiance, de foi et de droit.

Visages d’enfants : Belle-maman

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Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Jacques Feyder.


Presque centenaire (la pellicule brûle, comme dans Berberian Sound Studio) et pourtant restauré (musique illustrative et sucrée superflue, vous voilà prévenus), Visages d’enfants donne envie de redécouvrir la filmographie de Jacques Feyder, irréductible à L’Atlantide, à Anna Christie, au Grand Jeu ou à La Kermessehéroïque. Pour faire court, il s’agit d’un mélodrame modéré, d’un film montagnard, d’une leçon de cinéma admirée des critiques (y compris au Japon, bon), boudée du public (banqueroute des producteurs incluse, après une sortie retardée par un différend de distribution). On sent, dès les premiers plans, qu’un vrai cinéaste se trouve derrière la caméra, qu’il ne saisit pas une claire cascade par hasard, que le cadre idyllique abrite aussitôt un deuil (Lynch maniera itou le chaud et le froid à l’ouverture de Blue Velvet). Maître du cadre, de la direction d’acteur (on reverra Jean Forest et Victor Vina dans Golgotha, on recroisera Rachel Devirys dans Les Enfants terribles de Melville) – les gosses s’avèrent tous remarquables, les adultes aussi –, du récit et du rythme, le réalisateur prend son temps, nous le fait éprouver en montage alterné, durant le cortège funéraire liminaire, séquence anthologique, délicatement sociologique et psychologique, purement cinématographique, conclue en acmé de subjectivité via un évanouissement actualisé/suscité par l’emballement des images, leur télescopage dans le crâne et sur l’écran. Une gamine continue à jouer, à faire des bulles, à s’amuser maternellement avec son matou, tandis qu’à côté, sa mère entre quatre planches descend l’escalier du gros chalet pour aller s’enfouir dans la terre suisse qui les attend tous, les présidents de commune, leurs descendants, les fermiers ou les curés autour.


Avec une habileté jamais manichéenne ni mécanique, Visages d’enfants associe ainsi décors naturels et intérieurs de studio, communauté et intimité, peinture politique et drame de chambre. Rétif au pittoresque, au pathos, au pessimisme, Feyder filme à hauteur d’enfant, parfois littéralement, une histoire de reconstruction. Les familles recomposées ne datent pas de la modernité, en voici une dont les membres vont devoir s’apprivoiser, se respecter, se sauver, là encore au sens fort du mot. Un tel argument pouvait engendrer un téléfilm larmoyant, mais Visages d’enfants brille par sa beauté plastique, par la sincérité de son expression, par la retenue des émotions et la rigueur d’un regard aimable, attentif, tendre, sans cesse tourné vers la vie, la réconciliation, le sourire d’une mère morte (radieuse Suzy Vernon) et cependant ressuscitée par la magie blanche, en noir et blanc aux tons sépia, du cinéma, art des fantômes, art funèbre et régénérateur. La coda, superbe, livre une pietà sereine, la seconde mère, qui risqua sa vie pour lui, serrant sur son cœur le fils adoptif, en paix avec lui-même, sa conscience et son passé. Il voulait faire gronder sa fausse sœur, il l’envoya rechercher sa poupée perdue, jetée (auparavant coiffée sur une chèvre !), dans la nuit de tous les dangers. L’émérite Léonce-Henri Burel, directeur de la photographie pour Gance et bientôt Duvivier, nous montre une avalanche en POV, s’il vous plaît, éclaire les hommes munis de torches sur les traces de l’égarée, à l’abri dans une chapelle ensevelie sous la neige. Le père d’emprunt, éploré, consolé, en retrait, avenant et puissant, la sortira de là, de ce tombeau à déconseiller au cinéphile claustro, son geste à lire en métonymie du métrage.


Feyder croit en la lumière des êtres, à leur capacité à mourir puis renaître meilleurs, pardonnés de leurs péchés puérils, de leur douleur antique. Bien sûr, on peut penser à Sjöström, voire à Leni Riefenstahl, à Griffith, à Gance, à Poil de Carotte (le Belge pas encore naturalisé français contribuera, apparemment, au scénario du Duvivier muet) ; bien sûr, on sait que Françoise Rosay, compagne et collaboratrice de l’artiste, participa au script, le remplaça à Joinville quand il partit à Vienne pour affaires – ces influences, ces échos, ces apports ne réduisent en aucune façon la paternité d’une œuvre dédiée à la maternité, à ses formes plurielles : Visages d’enfants appartient de plein droit au corpus d’un auteur perçu par l’intéressé en artisan cosmopolite, désormais détenteur d’une gloire hélas oubliée (François Truffaut, fameux et hâtif exécuteur de la « qualité française » et du « réalisme psychologique », le liquida en compagnie de Charles Spaak, passant outre le respect d’un André Bazin, davantage épris, certes, de Marcel Pagnol, Jean Renoir ou Jean Vigo, papa de l’admirable Zéro de conduite). Ici, la justesse de l’esquisse et la bonne distance de l’objectif dominent. Feyder ne filme pas des mannequins de cire rousseauistes, des angelots de sacristie, des petits diables irréprochables propres à ravir les appétits pédophiles. Il parvient à montrer avec brio le scandale banal d’une absurde disparition individuelle et son appropriation en cérémonial collectif, mutique, la solitude entourée, la colère vestimentaire (Jean, fétichiste triste, saccage une robe de la défunte afin qu’elle ne puisse resservir à la progéniture de l’intruse), la rivalité infantile et sa candeur invincible, sa générosité gratuite (Pierrette s’élance vers son frangin et ils s’étreignent, s’embrassent, simplement et magnifiquement).


Dans les dernières minutes, Visages d’enfants paraît annoncer L’Incompris de Comencini (autre portrait d’absente sacrée) et son suicide par procuration. Rassurons les plus dubitatifs, si le cinéaste délivre in fine une fin classée heureuse, religieuse et profane, il ne le fait pas par calcul sentimentaliste, par cynisme d’épicier. Le sauvetage, retrouvailles au bord des funérailles (chanta Hélène Segara, mère solaire relookée par le sombre Da Silva, un clin d’œil à la fidèle et Daniel Darcesque Isabelle), suprême réponse de survivants à l’incipit de l’enterrement, retravaille le motif aquatique, naturel et maternel, transcende la simplicité en effet biblique autant que laïque de l’intrigue, hisse le conflit attendu sur les hauteurs d’un grand et beau film d’amour bienheureusement dépourvu de saccharine, de bonnes intentions, de compassion, ingrédients de base des peu ragoûtants ragoûts censés faire sangloter Margot et Maurice. Poignant et résilient, Visages d’enfants s’autorise même l’humour, par exemple Jean enfermé dehors par Arlette pas chouette, la légèreté (Jean la fait chuter dans un ruisseau, la refoule hors de « l’île » sur laquelle il joue avec sa sœurette). À un moment, Jeanne, par ailleurs mère célibataire, veuve arnaquée par l’assurance (pléonasme), incapable de payer un loyer de fermage, avoue ne pas aimer les enfants tristes ; il faut voir dans cette affirmation de bienvenue un brin refroidissante autre chose qu’une morale de la joie factice, du rang social établi, de la place inférieure des bambins soumis aux travaux des champs, dociles aux ordres tacites des parents.


La nouvelle mère, ni marâtre ni mégère, sait la nécessité du bonheur, sa quête, en tout cas, elle veut que les trois enfants s’entendent bien et s’aiment pour eux-mêmes. Elle aime, elle espère et devine, magnanime (indulgente, elle sourit au récit des mésaventures mouillées de sa fillette), que cet amour permettra le regain à la Giono, l’éclosion lexicale (« Maman »), de celui du petit homme blessé, fâché, injuste et honnête. Sans se substituer à la génitrice adorée, fantasmée, animée par l’enfant et le cinéma, elle finira par trouver sa place dans l’espace domestique, symbolique, cinégénique. Jusqu’à un certain point, nul étonnement à cela, les films murmurant entre eux, l’écriture de cinéphilie dès lors apparentée à un exercice psychopompe, à une séance de table tournante (la bobine se dévidait, le fichier en ligne se lit), à un essai de médiumnité à l’écoute du média, Visagesd’enfants dialogue avec Exil, opère au grand air et cicatrise avec douceur la blessure de l’orphelin cambodgien – on ne saurait dire définitivement adieu à sa mère, pas vrai Norman Bates, et néanmoins certains parviennent à canaliser leur chagrin, à échanger le vide insupportable contre une présence-absence stimulante et reliant au monde. Ils font des films, ils écrivent des livres (Le Livre de ma mèred’Albert Cohen, allez), ils composent des partitions ou peignent des tableaux ; ou ils (elles) se bornent à chérir un souvenir, à rebâtir une vie amie avec une femme ou un homme, à leur tour confrontés à la parentalité (hétéro ou homo). À travers un visage d’enfant, nous percevons un peu celui de l’adulte en devenir et le filigrane de la face de ses parents : en visionnant en 2017 le film de Jacques Feyder réalisé en 1923, on entrevoit beaucoup de son talent, de sa sensibilité, de sa foi dans les hommes (les femmes, surtout) et le cinéma.

Si je ne viens pas de vous donner l’envie d’exhumer son valeureux invisible, je vais de ce pas m’élancer dans le torrent le plus proche, de préférence en compagnie du spectre coloré, mélancolique, de Vincente Minnelli, oh oui…


La Tour du diable : Le Phare du bout du monde

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Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Jim O’Connolly.


Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un écho redit par mille labyrinthes ;
C’est pour les cœurs mortels un divin opium !

Baudelaire, Les Phares, Les Fleurs du mal

« Masturbation is so boring » affirme Nora, femme estampillée libérée de 1972, cougar avant l’heure, membre d’un quatuor de scientifiques échangistes. Ennuyeux, l’onanisme ? Cela reste à prouver, cela fait sourire (ah, l’humour britannique des joutes féminines verbales et vulgaires), surtout que le métrage exhumé désintéresse assez, amuse par indulgence. Pur (impur au niveau des intentions) produit d’exploitation à la con, Tower of Evil (le mal ? Le mâle) donne le ton (la caméra tourne en rond, littéralement) dès son générique, prend de la hauteur au-dessus de son phare phallique (maquette proprette), annonce la couleur rouge sang des amputations par ses lettres écarlates (Hawthorne ? Agatha Christie sans statuettes nègres). Nous voici, les amis, en pleine drame freudien, où la vierge (même meurtrière) survivra, y compris en catatonie psychique (rememberl’immobilisme mortel-mémoriel de Je suis vivant !), hypnotisée à coup de phares (de voiture) colorés, où celle qui ne pense pas à la bagatelle, lectrice esseulée, assistera saine et sauve à l’incendie salvateur, explosion paraffinée du final comme un orgasme minéral, une éjaculation de conclusion. Gare aux rapports, préliminaires de mort, souvent violente, parfois inventive : chaste morale lapidaire du slasher, bientôt retrouvée dans Vendredi 13, autre histoire de mère (un lac forestier substitué à la mer écossaise) démente et coupable (« sublime, forcément sublime », rajoutait Marguerite Duras à propos de Christine Villemin, hein). Ici, on porte des pantalons à patte d’éléphant (finesse éléphantesque du script comportementaliste), on fume de l’herbe sous la lune (pas si sanglante, très peu shakespearienne, bien que Hamlets’avère aussi un récit de folie familiale, de huis clos mental, de reproduction théâtrale et d’impuissance investigatrice), on voudrait forniquer après un bain de minuit mais l’on devra se contenter d’une fellation hors-champ, tant mieux ou tant pis.

Une épée phénicienne (le Liban s’en balance), pénis doré, métonymie d’un antique trésor à déterrer à l’instar du refoulé théorisé (ou terrorisé, voire terrorisant) de la psychanalyse, vient s’empaler en retour en arrière dans le poitrail d’un ado chevelu, le plaquer contre un mur, papillon humain fiché pour l’éternité dans son t-shirt orné d’un… papillon, ducon, tu suis, oui ? Une main, coupée à l’avatar local de la serpe, porte encore sa tocante et sert de cendrier à un crabe audacieux. La tête d’une jeunette (« Une fille perd souvent la tête dans une chambre », en effet, CQFD), envahie de funestes vibrations, dévale un escalier en contre-plongée, vers nous, avant de s’immobiliser au sol, accessoire de Grand-Guignol au caoutchouc de mauvais goût. Ça émascule pas mal, au sein de cette architecture à la Elseneur, transpositions scolaires de la castration masculine censées causer des sensations fortes au public décérébré, sises en plein terrain miné du féminisme revendicatif des seventies. À défaut d’immoler son soutien-gorge, on fera cramer l’érection verticale, et les grottes en dessous, figuration à deux sous du Ça, celui de Sigmund avant le clown pédophile et revanchard de Stephen King (Inseminoid relira ce décor appauvri, quelque part entre le labyrinthe de la mythologie et le terrier de la merveilleuse Alice de Lewis, en cavité utérine, dans le sillage d’Alien ou en présage à The Descent). Au bout de quatre-vingt-six longues minutes, le spectateur patient, endurant, obtiendra pour unique récompense de sa persévérance, amatrice de métaphores horrifiques, un duo à l’écho préhistorique et tératologique, incarnation paupérisée de l’insanité de père en fils (prophétie de Shining), le fils monstrueux, promis à un trépas dans les flammes, en rime à la progéniture obscure de Phenomena, au prisonnier affamé (de chair anthropophage) de Castle Freak.


Tueurs en série sur deux générations, deux ans avant la tribu des tordus de Massacre à la tronçonneuse, nos larrons, velus et cyclopéens, assassinent depuis une trentaine d’années les inconscients venus s’encanailler au pied de la bite endurcie, antre de la folie noyé dans un brouillard économique davantage qu’évocateur (La Tour du diable révèle un filmeur ; en matière de réalisateur et d’auteur, on renvoie vers Carpenter, pas seulement au temps de la Toussaint). L’épouse maternelle apparaît flanquée de son mari, futur furieux cinglé entiché de sa Martha, voilà, voilà (et frère du pêcheur menteur du début, fils du vieux marin trucidé par la mijaurée hystérique, assommée, plan rougi à la Marnie, embarqués à bord du Sea Ghost, diantre, vous continuez à comprendre ?), sur une photographie en noir et blanc, effarée par son bébé sans doute déjà atteint du lourd héritage congénital. Elle paiera de sa vie le prix de son silence, de sa complicité passive, assise dans un fauteuil emprunté à Norma Bates, bien sûr, momie verdâtre et puante découverte par Nor(m)a, briseuse de couple destinée à se briser le cou via un vol plané à la renverse depuis le sommet de l’édifice (arrivée sur les rochers, elle se fige enfin, jambes explicitement écartées, reprise de sa position avec l’étalon juvénile et craintif, John Hamill, sous peu recruté pour Hardcore, tel un ersatz pasteurisé de Joe Dallesandro, quand elle griffait son dos afin qu’il la laboure mieux, plus fort et plus profond, mon garçon). Du lit au tombeau, il suffit de descendre dans les catacombes naturelles, d’y aviser, allègre, une caverne d’Ali Baba (horreur de Jacques Becker) hélas placée sous le signe de Baal, naguère dieu de la fertilité transformé en divinité infernale par les tartufes de la chrétienté.

Mal écrit (Georges Baxt, romancier papa d’un privé gay, signa le scénario du drolatique et réussi Cirque des horreurs, son travail se vit ensuite repris, tripatouillé, par le méprisant MisterO’Connolly), mal joué (circonstance atténuante : comment animer des pantins tout sauf pirandelliens ?), plombé par un risible esprit de sérieux (Mario Bava pratiquait une constante ironie rageuse dans sa matricielle Baie sanglanteà lui, massacre en chaîne à l’arrière-plan marxiste-darwinien) et une partition à l’unisson (commise par Kenneth V. Jones), soulignant chaque effet (spécial, banal), propre à faire passer le vigoureux James Bernard (compositeur du bestiaire de Terence Fisher) pour un modèle de délicatesse à la dentelle, Tower of Evil, tourné en trente jours en studio, bénéficie, ouf, de la belle lumière de Desmond Dickinson, autrefois peintre inspiré des mésaventures existentielles du petit ami d’Ophélie selon Laurence Olivier (retour à la pourriture danoise, donc, et le Dogme peut aller se faire démettre), du montage alerte, bien monté, pour ainsi dire, de Henry Richardson (Octopussyou Runaway Train). Les plus obsédés se consoleront idem avec la poitrine naturelle et les fesses mouillées de la brune Candace Glendenning, le charme MLF et SM de la blonde Anna Palk (aperçue dans Fahrenheit 451 ou Le Corrupteur) ; les plus sentimentaux s’émouvront à la fade douceur de Jill Haworth (trouvaille de Preminger) ; les plus cinéphiles penseront davantage à la désargentée Amicus qu’à la flamboyante Hammer, se souviendront du hollywoodien George Coulouris ; les plus interprétatifs aborderont l’opus en pièce de sociologie, en passage d’une époque à l’autre, d’un « genre » au suivant, du fantastique vers l’horreur, dans le contexte permissif et répressif de la décennie, dans les codes et les métamorphoses d’une imagerie à la fois agressive et puritaine, sinon victorienne.


Albion, Brexit ou non, patrie censurée des vidéos classées nasty, de Carnaby Street sous peu ripolinée par le thatchérisme, du réalisme supposé social mâtiné des excentricités d’un Ken Russell, ne s’enticha jamais vraiment de gore ni de lubricité, souvenons-nous du sort de bouc émissaire essuyé par le pauvre Michael Powell (et Leo Marks aux manettes, dans l’ombre d’un ancien espion) à l’occasion de la sortie du supérieur Voyeur (l’international Jack Watson en point commun). L’Angleterre ne devint pas non plus une annexe de l’AIP de Corman, Nicholson (James, pas Jack) et Arkoff (le De Palma de Sœurs de sang en guest star), n’en déplaise à l’épicier, pardon, au producteur Richard Gordon (de surcroît accoucheur de l’allégorie stellaire et ovulaire de Norman J. Warren mentionnée supra). Soigné et raté, insipide et presque ludique, dispensable et relativement honorable, La Tour du diable identifie une veine anémique, anémiée, une façon de concevoir et de faire du cinéma terriblement datée, caduque dès son avènement. Le frisson à l’anglaise s’en remettra, notre rétine itou. Et si, malgré tout, vous prenait l’envie (de copuler) de revisiter l’espace solitaire (à l’image du plaisir) des éclaireurs (de malheur) des mers, conseillons en coda de ne pas s’aventurer auprès de L’Équipier, purge de Philippe Lioret (malgré une rayonnante Sandrine Bonnaire), ni dans les parages de Shutter Island (Scorsese relit Caligari, on s’assoupit), de choisir, allez, de déplier la maison maritime, intime, en papier, de Paperhouse, « phare » du « septième art » bâti par Bernard Rose, d’ailleurs célébré sur ce blog par votre guide insulaire, notoirement (néanmoins) épris de la (bonne) culture d’Angleterre.

Loups-garous : Le Loup des steppes

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Voilà qui plaira (ou pas) à Hélène Grimaud, aux ados davantage qu’aux fans de piano.


Tout, vous saurez presque tout sur le loup-garou, en dévorant cet agréable ouvrage à la fois sérieux et léger, textuel et illustré, assez Britishà défaut d’être exhaustif. L’auteur divisa son essai synthétique en cinq parties, rythmées par une série de courts encadrés. Sociologie de la bestialité, importance du motif dans la culture classée populaire, féminité de la monstruosité, interrogation à propos de sa véracité (via un recours à la vérité des contes) plus quelques conseils pour s’en prémunir, si l’on rencontrait le pire… Ainsi se structure une étude folklorique autant qu’esthétique et psychologique. Le lecteur cinéphile restera certes un peu sur sa faim (de loup, of course), même si des séries TV se voient évoquées. Rassurons-le : les classiques de George Waggener, Terence Fisher, John Landis, Joe Dante, Neil Jordan et leurs avatars modernes signés John Fawcett, Neil Marshall, Len Wiseman, Alfonso Cuarón ou James Isaac apparaissent en bonne place, brièvement mais bien analysés (voire résumés). Jon Izzard écrit de manière claire et simple, avec humour dès l’avertissement pince-sans-rire, et néanmoins privé de second degré – plaie contemporaine, surtout au cinéma – sur un sujet tout sauf bête, dont la pérennité depuis des siècles (antiquité du mythe, de Homère, de Platon), dont le caractère transfrontière (du règne victorien au chamanisme amérindien, en passant par la Bohème selon Universal et les territoires sexués de l’onirisme menstruel), n’en finissent pas d’incarner une bipolarité têtue, velue, terrible et tragique.



Loup ou louve, l’animal en nous se (re)trouve partout, en compagnie, en confrérie, en film perdu, en film méta, en auteurisme zoophile/éducatif, en mélodrame médiéval, en comédie datée, en allégorie nazie, en mystification hexagonale et même en virtuose pâte à modeler ou en superbe dessin animé. La monographie, dédiée aux protecteurs lupins, assortie doctement d’un index, d’un glossaire et d’une riche bibliographie, abonde en trouvailles lexicales, médicales, poétiques, historiques, en échappées vers l’astronomie ou la chimie fantaisiste. Une fois le livre rapide refermé, vous repenserez peut-être, qui sait, dans le désordre, à l’énergie astrale, aux prénoms allemands, à la renarde japonaise Kitsune (une pensée pour Katsuni, ex-hardeuse en train de rédiger son autobiographie, oh oui), au sort lycanthrope jeté par Zeus sur un roi anthropophage, à Odin représenté, à Ozzy Osbourne grimé, aux fables aimables d’Ésope et aux pourceaux asservis de Circé, au moraliste Algernon Blackwood et au mari trompé du bisclavret de Marie de France (sinon au  lobizon d’Argentine, son compagnon disons de malédiction, de génération et de don étatique), au sinistre tueur en série Peter Stubbe, au  pentagramme ambivalent, régulièrement tracé dans le cosmos zodiacal par l’orbite de Vénus, à l’hirsutisme, à l’hypertrichose, à la porphyrie, pathologies triviales et mystérieuses des freaks de cirque d’autrefois, et bien sûr à l’aconit, plante létale baptisée aussi tue-loup. Du reste, chacun peut revêtir la peau du mâle alpha au sommet de la meute ludique et joviale d’un jeu de rôles parmi d’autres. Alors taisons-nous ici, afin de préserver les surprises, de rêver à la lune, pleine et ensanglantée.

En conclusion-extrapolation, cf. notre collection de saison.  

    
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