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Le Journal d’un photographe de mariage : L’Homme à la caméra


Suite à son visionnage sur le site d’ARTE, retour sur le titre de Nadav Lapid.


Le mariage, le cinéma, la société israélienne ? Oui, sans doute, certainement, mais pas seulement et bien heureusement. Présenté à Cannes l’an dernier, projeté à Paris dans une salle unique, le dernier film de l’auteur du Policier, vanté ici, ne se limite pas à un traité filmé sur l’amour ou le désamour, à une réflexion méta sur le statut et le pouvoir de l’image, à une cartographie réduite, emblématique, d’une part de la jeunesse urbaine, glamouret supposée argentée d’Israël aujourd’hui, bien qu’il se nourrisse aussi de tout cela, qu’il se prête à ces trois interprétations principales, d’ailleurs faites par les rares commentateurs numériques du moyen métrage. Par sa durée, par son sujet, par sa forme, Le Journal d’un photographe de mariagese distingue aisément du tout-venant, peut captiver ou irriter, désarçonner aussitôt un public, une critique, majoritairement peu habitués à cela, à cette subjectivité sensuelle, désillusionnée, qui à la fois suscite son attention et l’oriente cependant exactement à l’endroit où le cinéaste veut nous conduire, à savoir une chambre en ville (pas celle de Jacques Demy, quoique) de nuit, de fatigue, de sexe et de « révélation finale » déjà devinée (indubitablement ?) au détour d’un dialogue. Une femme apparemment morte et une autre allongée sur un lit en excitant gisant, proie facile et complice au retour du vidéaste-mari ; entre les deux, un  enfant assis, auditeur compréhensif, intelligent, du monologue du papa le chargeant de lui préparer deux cartes mémoire : le film se place sous le signe de la dualité, du souvenir, du temps recréé par l’esprit, par la caméra, d’un double montage physique et psychique, c’est-à-dire purement cinématographique.

Le Policier, à un moment surprenant, se cassait en deux, se coupait telle l’illustration concrète et diégétique de la schizophrénie locale. Une semblable césure apparaît en écho, mais sous l’aspect d’un glissement, d’une disparition et d’un surgissement à l’intérieur du plan. Depuis la dune, le premier couple divisé, déchiré, merci encore au cameraman un peu trop proche de son modèle (pas vraiment bressonien, privé de curé à la campagne), à la future mariée capable d’en aimer un autre de la même manière interchangeable, s’enfuit vers la droite du cadre. Puis un second couple fait son apparition, escaladant à deux la colline de sable aux allures de désert (gris, pas rouge) antonionien-américain (celui, donc, de Zabriskie). L’opérateur fait le lien, accomplit la collure du destin gai ou triste, drolatique ou tragique, d’un quatuoren train de douter, de se maltraiter (« Brise-moi ! » réclame la deuxième femme blonde en robe blanche, comme si ce SM de la blessure volontaire pouvait parvenir à détruire par avance, par anticipation, la prison, et la pression, des conventions du mariage religieux), de se séparer. L’ironie se tresse à la poésie, car la langue brille par son pouvoir évocateur, par son ampleur au diapason et à l’unisson du décor majeur d’un bord de plage surplombé par un aqueduc en ruine. Le soleil et la mer instaurent une densité, une éternité qui n’appartiennent qu’à eux, devant laquelle les pantins du sentiment font un petit tour (de danse, sur un classique des années 80, le sentimental Take on Me de A-ha) puis s’en vont, embaumés dans le cercueil malléable de la vidéo numérique, joli mensonge trop révélateur à se remémorer ensemble dans un futur impossible à atteindre.


On trouve dans Le Journal d’un photographede mariage des échos dilués de Méditerranée(Jean-Daniel Pollet, 1963)ou de Pierrot le fou (1965), le final du film de Godard en probable matrice de celui de Lapid. Tout prend une autre dimension face à l’eau, à son mouvement, à son silence érotique et indifférent, peu importe si toutes les vagues se ressemblent et si chacun les vit auparavant, comme le précise l’homme à la caméra (pas dans la Russie de Vertov, certes). La dentelle d’une robe virginale devient une seconde peau à caresser, à quasiment supplier aux pieds de la dulcinée, dirigé par le type derrière l’objectif mettant en scène le spectacle du bonheur fragile, insupportable, le spectacle de la vie d’autrui et la sienne propre. Lapid utilise un dos nu féminin en transition, en élément de liaison entre les époques et les rôles. La première héroïne, finalement figurante parmi la multitude de prétendantes immortalisées, pourrait s’avérer l’épouse (plus précisément la compagne) de dos, femme sans visage aux cheveux châtains bataillant avec un store fermé au réveil, métaphore et défi d’y voir plus clair dans le tissu scopique. Le film associe malicieusement et mélancoliquement les enterrements et les mariages, puisque les deux consistent toujours à enterrer, des morts ou des vivants. Le chaos et l’amateurisme d’un premier contrat – l’œil idiot de la machine se borne à saisir à la sauvette le sol ou le plafond, un couloir et des jambes durant un concert familial, le réalisateur débutant confondant le voyant rouge avec une injonction à s’arrêter de filmer ! – cristallisent, désormais, idéalement, les affres de la relation. Des plans fixes nous montrent d’autres femmes vêtues virginalement, accompagnées de notes lyriques en voix off, et l’ombre de La Jetée (Chris Marker, 1962) éclaire ou assombrit ces arrêts sur images radieux, joyeux et pourtant funèbres.

L’une des deux filles, les bras bien droits, crucifiée de son plein gré en rime avec le Rédempteur de Rio ou la proue-muse du Titanic recoulé par Cameron, attend patiemment que le metteur en scène, homme sans qualités à la Musil, anonyme réduit à la fourche de sourcier d’un Y, se jette de tout son élan contre elle, par derrière (cf. la levrette, peut-être, de l’épilogue), la fasse tomber de tout son poids professionnel sur la grève en hauteur, son maquillage dégouliné, sa voix cassée soufflant « Encore ! », et quand l’officiant finit par se fatiguer, le promis exécute la demande incongrue et exécute sa fiancée, prise en cadavre éloigné sur le vide ensablé. Doté d’un grand caractère d’abstraction, de figuration à la fois hiératique, symbolique et incarnée, Le Journal d’un photographe de mariage n’en oublie pas la narration, le réel et le monde alentour, autour de la ronde assez peu ophulsienne des amours mortes avant que de naître, de se voir couronner par le rituel de l’espèce, là et ailleurs. Un minaret zoomé de mosquée perfore le décor maritime dépeuplé, phallusérigé de conflit, du proche ennemi, malgré le souhait de son absence par le marié. En effet, la réalité du moment, du temps présent, finit par s’immiscer dans le continuumautarcique (et autistique, nul ne comprenant, ou alors mal, son complément récalcitrant) du homemovie, du témoignage faux et faussé du qualifié « plus beau jour de la vie » (les cyniques ou les lucides se demandent pourquoi). L’incapacité à vivre seul et la nécessité à se retrouver seul quelquefois, pour ainsi dire entre soi, participe de la scission interne du film. Les chutes (du tournage) de l’institution (du mariage, de son reportage) proposent des fragments d’un discours amoureux (à la Roland Barthes, pourquoi pas) dont le démiurge demeure distant.   


Tandis que Le Policier parvenait à rompre in extremis la malédiction de la division, de la confrontation, viaune troisième voie tenant à un regard épuré, dessillé, adulte, entre les adversaires incestueux d’hier, Le Journal d’un photographe de mariagese clôt sur des retrouvailles dans l’intimité d’une ville aux rares buildings chichement illuminés. Après un chaste baiser au blondinet, le paternel retrouve, dirait-on de son point de vue, de son fantasme éveillé, la brune éprise de Morten Harket, au moins son corps étrangement à contretemps d’une chanson appelant à la rencontre et à la fusion d’univers contraires (cf. itou le mémorable clip de Steve Barron réalisé au rotoscope). Nadav Lapid, avec son ample Scope couplé à un argument cellulaire (au double sens d’origine et d’emprisonnement), nous narre en vers (et contre tous) une étrange histoire familière d’amour, de mort, d’antiquité, d’intériorité. Le charme solaire et obscur de son opus grave et léger doit évidemment beaucoup à la distribution (en partie venue de la TV) dédoublée : citons les noms à retenir de Ohad Knoller, autrefois psychiatre militaire pour le Redacted de Brian De Palma, Dan Shapira & Yaakov Zada Daniel, mâles à la dérive sur l’océan peu clément du désir féminin, et Naama Preis (un faux air de Mimi Rogers) + Alina Levy en sirènes libres, indociles, suicidaires, solidaires. Remarquablement éclairé par Shai Goldman, monté par Era Lapid, la mère à l’œuvre sur Le Policier, Le Journal d’un photographe de mariage dépolie son mystère charnel durant trente-huit minutes, au croisement d’Ingmar Bergman (Scènes de la vie conjugale), de Michael Powell (Le Voyeur) et de Dario Argento (Ténèbres, l’escarpin rouge transgenre repeint en blanc aveuglant). On attend par conséquent sagement et avec espérance le prochain long du doué, presque limpide, Nadav Lapid. 

                          

Le Hérisson : Calligraphie d’Anouk Grinberg


Passage, pastel, plurielle.


Vu/entendu hier soir en replay accéléré le visage et la voix d’Anouk Grinberg dans un épisode du Sang de la vigne (on y croisa aussi autrefois Laure Marsac, cf. naguère son énamouré portrait). Immédiatement intenses et tragiques, les traits de la comédienne-actrice possèdent une capacité d’attraction singulière, excèdent allègrement, presque dangereusement, la fiction inoffensive qui leur sert de cadre (régional et supposé policier). Dieu (ou Yahvé) merci, Mademoiselle Grinberg sait sourire et rire (raconter des blagues), à l’écran et au-delà. Mais d’elle, de son corps de femme en train de jouer, pourtant nimbé d’une aura d’enfance, émane une sidérante énergie noire avérée. Comme une tasse de porcelaine sur le point de se briser, comme une poupée coupant elle-même ses fils fragiles. Précisons : derrière l’inaccessible drame plus ou moins intime, au creux de cette fêlure constitutive se déploient également une lumière et une puissance qui n’appartiennent qu’à elle, qui l’équilibrent, qui peuvent la transformer en tempête. Ni victime ni mutine, Anouk Grinberg traverse des narrations souvent inférieures à l’étendue entrevue de son talent avec une discrète distance, une violence d’autant plus captivante qu’elle paraît s’exercer en priorité sur sa source, qu’elle raconte un mystère irréductible aux années fertiles (trilogie apocryphe à deux), apparemment soldées par une séparation blessée, avec Bertrand Blier (comme tout le petit monde de la cinéphilie, on la suivit, sensuelle et désespérée, de près ou de loin, dans Merci la vie, Un, deux, trois, soleil, Mon homme). Une fois la panoplie professionnelle déposée, une fois le masque de sa persona retiré, une fois retirée dans son intériorité, Anouk dessine (voire brode) en silence et ses dessins remplis de radicale obscurité feraient passer, sans peine, ceux de Tim Burton et de David Lynch pour des rimes colorées aux œuvres sereines, volontiers irréelles, de Norman Rockwell.


Dans un entretien accordé à une revue d’art, elle en parle remarquablement, elle dessine avec lucidité, pudeur, une sorte d’autoportrait par ricochet (le lire, impérativement, via le lien infra vers son site officiel en galerie virtuelle), de cartographie interne, fantastiquement réaliste, d’autrui, tous les mille anonymes qu’elle croise dans la rue, dans les coulisses, dans sa vie. Pourquoi une voix et un visage retiennent-ils l’attention tardive ? Pourquoi cette femme à cet instant, elle et pas une autre ? Quels liens élémentaires nous relient les uns aux autres, nous renvoient à nous-mêmes, à notre solitude fondamentale, parfois fraternelle ? Laissons les questions sans réponse rassurante, continuons un peu à écrire pour interroger des subjectivités d’altérité rétives, elle le souligne, à toute forme de (monstrueuse) normalité. Son parcours exigeant, peut-être exemplaire, presque confidentiel, alterne entre scène (Botho Strauss par Patrice Chéreau, Marivaux selon Didier Bezace, en compagnie, déjà, de Pierre Arditi, une intrigante incarnation de Molly Bloom, la mountain flower, yes, de James Joyce, jadis brillamment chantée/dansée par Kate Bush + du Feydeau, un Eustache, la correspondance de Rosa Luxembourg) et cinéma (Alain Tanner, Olivier Assayas, Philippe Garrel puis Jacques Audiard, Gabriele Salvatores, Alexandre Arcady), télévision (sous la direction de Jeanne Labrune, Élisabeth Rappeneau et Nina Companeez, sans omettre des avatars biographiques de Gisèle Halimi et Francine Camus) et lectures (publiques) de Kressmann Taylor, Marguerite Duras, Andersen, Annie Ernaux, Arthur Miller. Avec ses prix multiples, son statut de chevalier des Arts et Lettres, ses participations à des contes pour enfants en CD (un salut à Marlène Jobert la pionnière), Anouk Grinberg se démultiplie, se diffracte afin de mieux se retrouver, se recomposer dans sa cohérente unité.


Quarante ans (débuts d’adolescente) irréguliers de cinéma,  qui ne la méritait pas, qui mérite si peu, finalement, pas seulement en France, à force de brutalité, de stupidité, de cynisme, d’amnésie (savez-vous ce que devient Fanny Bastien, ce que fait Catherine Mouchet ?) puis des expositions à Paris, Lille, Tour, Bruxelles (naissance en Belgique), tout cela pour aboutir à la terre vaine de T.S. Eliot traduite par son père Michel Vinaver, dramaturge probablement rasé de près, puisque « la perfection au masculin », souvenir assez peu proustien ! Et cependant aucune vanité chez elle, aucun exhibitionnisme carriériste – voici une véritable artiste, rare, précieuse, une femme juste, modeste, détestant, on la comprend, le pathos, le déballage, un individu désarmant de dureté généreuse. D’ailleurs, elle ne se prend ni pour une actrice, ni pour un peintre, elle ne définit rien, ni sa nature, ni son travail. Cela regarde les autres, les admirateurs, les passeurs, les blogueurs (quelle horreur) et votre serviteur, dans un essai de la calligraphier avec des mots de neige, de désastre, d’élan provisoirement stoppé, bagnole mal démarrée, sujette à des ratés, dans le matin glacé de la grisaille existentielle (qu’elle me pardonne, s’il lui plaît, ma métaphore confessionnelle, disons au nom de la sincérité). Dans ses personnages, dans ses paysages, dans ses images en Scope ou sur l’écran réduit, domestique, respirent un grand cœur brisé, une claire colère, une rage de gamine pas sage perçant les armures impures d’adultes déjà morts dans leurs cris, leur position assise, leur yeux de nuit. Ici, le sang se crache à l’instar de la poésie et la douceur brûle doucement à l’intérieur de la peur. Je ne la connais pas, ne la rencontrerai probablement jamais, telle la première Anouk aimée chez Becker, Franju, Fellini, Demy ou même Lelouch, mais qu’elle sache (ou pas) aujourd’hui l’émotion réelle, l’intérêt admiratif qu’elle provoqua en moi, voilà.


          

La Source


L’encre, le manque, Bergman & Craven, une adolescente et la vieillarde.


1

Mais qui jamais saura dire l’infinie mélancolie des cinémas fermés le matin ?

Les cimetières n’effraient pas ; ils accueillent, ils apaisent, ils permettent d’apprivoiser la mort par leur silence unique, par la lenteur de leurs chemins d’oubli.

Les morts se moquent de nos hommages, les morts ne quémandent aucun témoignage.  

Sur l’écran, dans la salle vide, d’autres morts ressuscitent durant le temps millimétré de la projection, dans l’éclat eugéniste du numérique.

Dans les rues de province, sur les artères des capitales, tu croises des spectres de pur présent, fantôme fatigué des images, conscience de chair en marche vers le soleil.

Il faudrait pouvoir écrire sur les figurants, les seconds rôles, les doublures.

Que ces mots s’adressent d’abord à ceux qui ne les liront pas, qui se foutent du cinéma, qui vivent avec la maladie, la vieillesse, la solitude.

Nul ne guérit de la vie et la flamme de la joie s’éteint vite, crois-moi.

Ce qui reste ? Des ruines, des chutes de films, des souvenirs altérés, étrangers.

Voici la traversée du miroir, la perspective renversée, le monde absurde et mauvais qui continue à tourner, comme le projecteur ne cesse de fonctionner malgré l’absence de spectateurs.

Pas de séance en matinée, mon amour. Pas de remède coloré à la tristesse à demeure.

L’oiseau de malheur croasse sa rengaine de poème et picore l’orbite de l’institutrice.

La pierre fraîche de la tombe rivalise avec le velours des sièges profonds.

La douceur de l’éternité abolit le minutage du montage.

Tu pourrais passer des jours entiers couché sur la dalle, tu pourrais rester des heures parmi les rangées désertes.

La matrice et le tombeau, l’utérus et le multiplexe : signes réversibles, mariage céleste et infernal, équation quantique de l’algèbre du besoin, du déclin.

Que viens-tu chercher entre les carrés numérotés ? Qu’espères-tu découvrir aux horaires affichés ?

Le seul mystère se tient en toi et les réponses se dérobent avec l’insolente élégance des voiles d’une illusion, d’un mirage pour enfants pas si sages.

Oh, ne m’emmène pas à Oz, ne me ramène point au château de la Bête endiamantée.

Laisse-moi plutôt crever ici, entre les chrysanthèmes desséchés, entre les boîtes métalliques de bobines fragiles.

Dressons un bel autodafé du passé, brûlons joyeusement les narrations d’hier.

Le cinéma reste à réinventer, l’existence ne mérite pas de sens.

Les mythes imprimés sur la rétine, enracinés dans l’intériorité, tu dois te réconcilier avec ta propre nuit – ou l’autoriser à t’envahir définitivement.

Les pronoms personnels ne relèvent plus du confidentiel car quelque chose t’excède, te dépasse et t’identifie dans cet élan incessant, à la fois au-dehors et en dedans.

Par le cinéma, on parvient parfois à cela, on se met dans cet état, on se projette ravi dans les ténèbres fidèles.

Alors, sur le visage vieilli, son sourire possède l’intensité, la légèreté de la lumière liquide, évasivement captive, au fond du puits cru tari.

          
Peut-être, finalement, le cinéma ne montre-t-il que ça, peut-être qu’il ne subsiste pour réel motif de film que la mort au travail, avec elle-même en ultime réalisatrice de l’œuvre réflexive.

Je me souviens que Robert Bresson n’aimait guère son deuxième long métrage, improbable alliance de Diderot et Cocteau.

Lui fit de Maria Casarès une Mort amoureuse, motorisée, sacrifiée à Orphée.

La muse de Camus, vaincue par le cancer, arborait des traits aristocratiques, un masque maternel de tragédie sudiste.

Sa voix vibrait d’une violence invisible, son corps contenait une vengeance éventée.

Dans chaque ouvrage audiovisuel se cachent la trace d’un passage, la preuve embaumée d’une présence aussitôt absente, les pauvres paroles reproduites par une magie mécanique.

Regardez, je vous prie, à l’intérieur de la plus vive comédie, au sein de la pire pornographie, deux expressions essentiellement physiques, trivialement automatiques.

La drôlerie, l’énergie, le mouvement, l’emballement finissent par s’épuiser, par constituer une dépense à perte.

Émane ainsi un écoulement mélancolique, fatigant, pour lutter contre le néant, la stupeur, l’immobilité foudroyée, le déchirement intime de l’être d’avec l’univers, son étrangeté foncière.

On essaie de rire et de jouir afin de ne plus succomber un instant à la terreur organique, largement irrationnelle, de se savoir mortel, à la colère du deuil, à l’impuissance de l’errance.

L’ordre filmique voudrait s’accorder à l’ordre cosmique et cependant le cinéaste majeur semble introuvable, pas même retranché derrière un rideau de camelot, de magicien enfantin.

Le salut, l’espoir, les consolations, il convient de les ignorer, de les refuser, de leur attribuer un  prix aussi vil que leurs marchands désolants.

On ne marchande pas avec la mort, on le fait constamment avec et au cinéma.

3

Le bleu du ciel recèle mille merveilles obscènes et pourtant nous persistons à nous enterrer dans des pièces climatisées, isolées, quasiment capitonnées.

Le spectacle du monde ne vaut pas son image.

Les femmes mortes font de l’ombre aux vivantes, aux vraies trépassées incapables de revenir.

Nous réclamons des contes, des allégories, des paraboles, des épopées, des destinées d’individus.

Tout plutôt que mourir au quotidien, que subir les péripéties, les ressassements, d’un récit incohérent, souvent navrant, que contredire une condamnation primordiale.

L’eau noire, bois-la puisqu’elle t’illuminera.

Je veux te voir t’abreuver à l’origine des origines, bouche obscure qui ne parle pas, qui exige, qui consent à recevoir le dérisoire sang blanc.   

Déleste-toi de cette imagerie, de cette peau, de cette langue, de cette manière d’écrire, de survivre.

Et tu n’ignores pas que l’on peut faire du cinéma sans caméra. 

Celui/celle qui me lit sait mieux ceci qu’autrui, devine sa propre face dans la glace verbale.

La mort applaudit aux psalmodies, se nourrit de l’art, ricane du partage des âmes.

Trop tard, vraiment ? Allez, séduis-moi, toi.

PS : pauvre Roman, pauvre Samantha, pauvre justice américaine, pauvres féministes françaises, pauvres médias internationaux, pauvre société du spectacle, pauvre morale du ressentiment, pauvre Annie Le Brun qui incitait autrefois et maintenant à tout lâcher, pauvres de nous tous qui ne méritons que notre démission, notre apparition-disparition vingt-quatre images par seconde, via ce magnifique et misérable cinéma, l’art premier du siècle dernier créé pour se remémorer l’amnésie d’aujourd’hui.


Le Trésor : Le Trou


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Corneliu Porumboiu.


François Truffaut, à propos des romans (poignants) de William Irish, parlait de « série blême » et non plus noire ; on pourrait ainsi qualifier Le Trésor de « comédie grise » car nul, assurément, ne s’esclaffera devant cette co-production franco-roumaine (ou l’inverse) – Sylvie Pialat représente Les Films du Worso et… Julie Gayet sa société Rouge International – baignée dans une grisaille propre aux pays de l’Est, comprendre, à leur représentation audiovisuelle majoritaire. Oui, cela ne rigole guère du côté sinistré de Bucarest et des environs, la (trop) célèbre crise sévit là-bas (et surtout) aussi. Quoi de mieux, dès lors, pour conjurer le sort économique, qu’une chasse au trésor entre adultes d’abord réticents puis finalement partants (littéralement, deux heures de bagnole), endurants, fervents ? Le costaud (et grand, un mètre quatre-vingt-onze) Costi, lecteur à son jeune fils (accessoirement frappé par un camarade d’école) des aventures égalitaires de Robin des Bois le soir, petit comptable anonyme le jour (probable clin d’œil à Kafka), veut croire à la possibilité de cette réalité, offerte sur un plateau de dettes par « le voisin du quatrième », lui-même au bord du gouffre financier, sur le point de perdre son appartement (naguère, il bossait bien dans l’édition publicitaire). Munis d’un détecteur (et d’un opérateur) de métaux à moitié prix (quatre cents euros, quand même), voici nos deux compères à la tâche dans le jardin (de la maison polymorphe) du patriarche, obscur arrière-grand-père qui enterra, qui sait, un magot au pied de son mûrier. La foi déplace les montagnes, dit-on, elle permet avant tout de creuser, à la nuit tombée, à la lueur d’une ampoule passée sur une branche du vénérable végétal, dans l’espoir in fine récompensé de dégoter quelque chose de différent des traces industrielles d’hier (forge, briqueterie) aujourd’hui sédimentées.

Le Trésor se révèle donc un conte de fées pour adultes, une petite parabole à l’humour retenu sur le pouvoir, la quête et la valeur de l’argent dans une Roumanie fantomatique autant que drolatique. La caméra fixe et les plans-séquences se tiennent à distance des personnages, de leur croyance, mais le regard du réalisateur ne se départ pas d’une vraie tendresse, d’une empathie qui éclairera matériellement et symboliquement (enfin du soleil, même voilé !) l’épilogue. La meilleure part de l’opus, signé par un quadragénaire fils d’arbitre et admirateur de Lucian Pintilie (Le Chêne, justement), réside dans sa part d’enfance, dans sa capacité à irriguer le morne quotidien – à la TV, du blabla au sujet de l’écologie et de l’emploi, de la mauvaise météo – par un courant souterrain d’aventure, de dépaysement, de courage et de partage (au double sens du mot). S’il s’inspire d’une anecdote (moins heureuse) arrivée au véritable Adrian, s’il exhume, viaune métaphore un brin scolaire, l’histoire de sa nation en accéléré, strates contradictoires de révolution, libération, boyards, Grecs, communistes, mafieux, Porumboiu ne laisse pas le réalisme totalement régner, il choisit, à un moment donné, au cœur des ténèbres du doute et de la vanité (de l’odyssée domestique), d’accorder à son duo (à la Don Quichotte et Sancho Panza, en mode obsessionnel et dépressif) ce qu’il cherche et, peut-être, redoute de trouver. Le butin dans le terrain ne prend plus la forme de pierres lumineuses ou d’or brillant mais celle d’actions Mercedes datant des années soixante ! L’ouverture du coffret en métal rouillé par un voleur requis au commissariat donne d’ailleurs lieu à la scène la plus ouvertement humoristique et « sociologique » du film.



Le cinéaste, au détour de répliques très écrites et significatives, n’épargne pas ses compatriotes (personne, paraît-il, n’y lit plus de deux livres par an) épris d’épargne. Dès le premier plan, le métrage se place à la place d’un enfant assis sur le siège arrière de la voiture paternelle, le conducteur s’excusant de son retard dû à la circulation. Le gosse regarde à travers la vitre vers un hors-champ hors d’atteinte, éphémère, imaginaire, et la véritable entreprise de Costi peut se lire en tentative volontaire de capter sa perspective, de réintégrer, grâce au hasard, à une proposition douteuse, l’espace intérieur, héroïque, de l’enfant, de réellement l’éblouir par des miroitements plus conformes à l’idée qu’il se fait d’une fortune (cristaux et rubis innocemment réclamés devant les bouts de papiers déterrés). Une grande candeur, doublée d’une solide honnêteté, caractérise ce père taciturne et lesté d’un double crédit, automobile et immobilier. Il ne ment qu’une fois, uniquement pour conforter le point de vue sentimental de son employeur lui prêtant une liaison avec une collègue de travail (il aime sa femme qui l’aime, qui le soutiendra dans sa lubie, hypothèse historique à la clé). Accueillis par une responsable française dans un vaste bureau de verre surplombant la capitale, nos chercheurs d’or, assez peu rapaces en vérité (l’initiateur partagera avec sa maman et son frérot), davantage émules de Stevenson que de Marx, deviennent illico millionnaires. Costi, dans une bijouterie, troque son fric fraîchement acquis contre une cargaison de colliers (+ un café naturellement offert). Au jardin d’enfants, tout près du toboggan, les marmots s’émerveillent et emportent les breloques hors de prix, l’un d’eux réclamant sa portion déjà dérobée par un autre (en Roumanie itou, le capitalisme « sauvage », presque inné, « n’attend pas le nombre des années »).

Primé à Cannes en 2015, Le Trésor rebutera certes certains spectateurs par son maigre argument, son déroulement linéaire, sa réalisation au statisme frisant le formalisme (maniaquerie reconnue avec le sourire par l’auteur) ; il pourra également ennuyer, malgré sa brièveté (cent trente minutes au premier montage), dans son refus de toute dramatisation à l’américaine (moult exemples disponibles et réflexifs, l’industrie US adorant se refléter dans des histoires où la money devient un sujet méta, mise en abyme sur fond de frime, de préférence au casino) ou son absence de vitalité à l’européenne (la comédie estampillée italienne, allez). Cependant, comme chez Bresson (ou Becker et ses prisonniers foreurs), la neutralité artificielle (ou culturelle ?) du jeu (celui des acteurs non professionnels, celui de la diégèse faussement déceptive), l’aplatissement un brin auteuriste du récit, finissent par permettre l’éclosion d’un ton et d’une émotion singulières dans leur familiarité diffractée. Le film de Corneliu Porumboiu ne se borne pas à cartographier une contrée anémiée, au confort étriqué (téléviseur à écran plat, PC portable, détecteur numérique ou son ancêtre émettant d’irritants bips issus de la SF étasunienne des années 50), à l’idéalisme (« culte de l’enfant » évident) et au pragmatisme tragi-comiques (rétention et reversement de seulement trente pour cent étatiques, en vertu de la nature « patrimoniale » de l’objet repêché). Il souligne l’importance du rêve, du romanesque, du projet concret dans la vie d’hommes et de femmes dont la nationalité, la langue ni la situation ne font jamais écran avec celles du cinéphile, qui se reconnaîtra sans peine en eux, qui comprendra leurs élans, leurs renoncements, leurs victoires dérisoires et précieuses.


Le Scope et l’hymne tautologique Life is Life, ici repris par les implacables membres de Laibach (et précédé par une floraison sucrée, ironique, de cordes à faire se pâmer Erich Wolfgang Korgngold flanqué de Michael Curtiz), finissent de donner à la fable aimable sa respiration, son horizon, la noblesse (éducative) d’une promesse (incertaine). Croire à l’altérité (d’un destin, d’un chemin), à la solidarité (chacun manie la pelle, contrairement à la fameuse maxime de Leone dans Le Bon, la Brute et le Truand), à la fierté enfantine (voir son père tel un bel aventurier), tout ceci se porte facilement au crédit de l’œuvre et constitue à la fois son cœur sans peur, en dépit de la paranoïa prégnante, et son avéré trésor, pactole modeste, sincère, à (re)distribuer aux (vrais) amoureux internationaux du cinéma, de la politique, de la lucidité, de l’intériorité. Tant pis pour l’arbre tombé à découper, pour les corneilles planquées sous le toit, à abattre au fusil, recommande le vieil avatar du sourcier un peu rancunier, parti, admettons, en dénonçant les héritiers désargentés (la demeure dédoublée en mauvais état récupérée après les métamorphoses du siècle et le changement de régime) : le protagoniste, director qui s’ignore, réalise sous nos yeux sa propre fiction, il la fait advenir, il s’en sort (en solitaire) à la fin, à l’instar d’un Capra privé d’hiver suicidaire et de pardon-célébration œcuménique (La vie est belle). Le Trésor, film de cinéma, d’un certain cinéma, rend par conséquent hommage à un art vivant et important (insultant et attristant), à une démarche souvent difficile à financer (support de l’Europe dans ce cas, avec le fonds Eurimages), pourtant vitale pour celui qui l’entame et celui qui la reçoit plus tard selon son résultat. En filigrane de la réussite éthique de Costi, tout sauf pitoyable parvenu, il convient de déceler celle de Corneliu, discrète et précise, riche de présence et de présage.      
                                            

Le Sud : Le Retour


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Fernando Ezequiel Solanas.


Film mental et musical, sensuel et mémoriel, de décor et de remords, Le Sud, co-production franco-argentine primée à Cannes (en 1988) pour sa « mise en scène » (expression à l’occasion idoine, tant la théâtralité du métrage s’affiche dès l’ouverture), semble ressusciter, une cinquantaine d’années après, le « réalisme poétique », l’associer à une subjectivité tarkovskienne (celle du Miroir, dont l’espace-temps intime se jouait de la linéarité narrative majoritaire) et se placer volontiers sous l’influence de Fellini (un cargo blanc rouillé adresse un modeste clin d’œil au paquebot onirique d’Amarcord lors d’un numéro sur le port peuplé de plaisantes putains). Nous voici parmi les « esprits » non plus de Juliette mais de Floreal, « prisonnier politique » libéré à la chute venue des urnes de la dictature argentine en 1983. Dans un quartier stylisé de la capitale au pavé à la Carné (ou à la Trauner), jonché de billets vierges et de banderoles revendicatives, éclairé par une lumière bleue (Félix Monti travaillera sur Assassination Tango) propre aux années 80 (retrouvée aussi bien chez l’érotique Adrian Lyne que l’horrifique Wes Craven) et parcouru d’un brouillard de fumigènes à la Carpenter, le protagoniste somnambulique, amnésique, pièce rapportée d’un passé qui ne passe toujours pas, se voit informé de l’histoire nationale et amicale par un spectre jovial. Le duo improbable évoque Dante guidé par l’infernal Virgile (voire Cesare/Caligari) et Miguel Ángel Solá rappelle Brad Davis chez Alan Parker (Midnight Express) ou Fassbinder (Querelle). Plus tard, un miroir carcéral séparera les amants comme en Turquie et l’élue inaccessible, fantasmée, ôtera son haut derrière une glace sans tain, relecture de la rencontre entre Harry Dean Stanton & Nastassja Kinski dans Paris, Texas.

Le dernier plan du récit, suivi par un ultime concert de rue, réunit les visages sur le verre, jusqu’à les confondre, les faire fusionner, métaphore visuelle, réconciliée, de l’unisson amoureux, de la seconde chance offerte au couple et au pays (cf. encore trois générations en prison reflétées sur la glace de séparation ou la vitre opaque pixélisant une face féminine en mouvement). Les réminiscences (massacre et mascarade), le temps présent (cancer de l’adultère), le possible futur (course et danse de gosses en short sur fond de samba) composent une tapisserie sensorielle très personnelle dans sa dimension autobiographique (exil puis retour du réalisateur) et plastique (Solanas signe à la fois les décors et la direction artistique, avec pour assistant un certain Gaspar Noé). Jamais perdu, le spectateur pénètre à l’intérieur d’une double conscience, celle du personnage principal et celle du cinéaste-démiurge. Certes, l’aura mortifère de l’oppression-répression persiste, une immense mélancolie baigne ce film de fantômes, d’occasions manquées, d’hommes et de femmes traqués, courant prégnant porté par les notes intenses d’Astor Piazzolla et Aníbal Troilo, sur des textes de Fito Páez, Homero Manzi et Solanas himself. Mais Le Sud se situe aussi, résolument, définitivement, du côté de la vie, du désir, celui des corps et des idéaux, le sexe et la liberté étroitement (surveillés) liés, enlacés. Une actrice talentueuse, Susú Pecoraro, alors dans sa superbe maturité de trentenaire balzacienne, incarne littéralement l’énergie, la douleur et le pardon. Dans une scène nocturne, blanchâtre, surcadrée par une fenêtre, elle s’imagine, son bambin sur les genoux, enfin prise par l’homme qu’elle aime, qu’elle désire, revenu d’entre les morts pour se réchauffer à son foyer originel.

Il suffit à Solanas d’une simple culotte blanche aperçue dans la pénombre, d’un doigt féminin (remarquez l’alliance à l’annulaire) posé dessus, de la courbe d’une hanche et d’un regard d’invite, pouce sur la lèvre, d’une chemise d’homme déboutonnée, d’un ceinturon défait, pour créer un grand moment d’érotisme adulte, pudique, à mille lieux des impostures hollywoodiennes, auteuristes (il écrivit sur la possibilité d’un « troisième cinéma ») ou de l’aveugle trivialité pornographique. Un écho masculin au lit, cette fois-ci, les cuisses de Rosi emprisonnant doucement les reins de Floreal, ou l’étreinte hâtive, désespérée, au sillage de larmes, entre lui et la jeune Maria, étudiante réfugiée dans la grande gare désaffectée, possèdent une similaire puissance physique et politique (le chanteur d’un groupe de rock courtise itou une fan sans soutien-gorge avec une sympathique vulgarité) : ici, faire l’amour équivaut à ne plus mourir (« Mourir, ça fatigue » affirme un carton), à combattre tendrement, à s’abstraire un instant poignant et ravissant de l’atroce réalité des fantoches puritains et assassins. Dans une vaste bibliothèque, les ouvrages se retrouvent à terre, embarqués pour un autodafé. Sur la Liste (interdite), l’essai de Foucault (forcément immoral) sur l’histoire de la sexualité voisine avec le prince perdu de Saint-Exupéry (jugé socialiste), des textes de Freud, Gramsci, Sartre et même une boîte de bobines d’un Raoul Walsh. Au ministère de la Défense, on dératise, on désinfecte, dans une atmosphère de fin du monde (et de la culture) à la Kafka. Film d’amour, du retour, de l’élan vers maintenant, Le Sud n’oublie pas de sourire, de faire sourire, au détour d’un tank urbain « amical », électronique, post-moderne, tellement poli (voix d’hôtesse) dans ses truismes et ses menaces, d’un perroquet ordurier, de la bouffonnerie sinistre d’un gradé de l’armée craignant pour sa carrière, inquiété par les recherches des amis du disparu, finalement envoyé se rééduquer dans un pénitencier de Patagonie.


L’ancien ouvrier, tout sauf syndiqué, des abattoirs – il y travaille et y fait grève en compagnie de Philippe Léotard, Corse de Buenos Aires, dans l’un de ses rôles les plus émouvants d’amant coupable et ne pouvant rester – se lamente sur son sort, sur l’infidélité de sa belle, qu’il trompa plusieurs fois (le film se moque et corrige assez durement, entre quatre murs et derrière des barreaux, ce machisme sentimental, disons culturel, le tango représentant souvent sa face doloriste, emphatique, mélodramatique, sinon touristique, avant que l’admirable modernité blessée de Piazzolla ne transcende tout cela en expérience sonore essentielle et existentielle). La magnanimité, in fine, conduite principalement par un compagnon de cellule, par El Negro en maître de cérémonie à la Peter Ustinov dans Lola Montès (autre magnifique et fantastique ronde des délices, des supplices, du spectacle, de l’âme mise à nue), concerne également, évidemment, à la contrée sans pitié, qu’il s’agit de retrouver, de regagner (double sens), de reconstruire. L’enfant de Floreal et Rosi doit être élevé dans une nouvelle Argentine, son père et sa mère, pour lui et pour eux, doivent surmonter tout ce rien qui les sépare, comme un trottoir et un mur séparent les détenus de leurs épouses venues les voir de loin, dialogue drolatique et pathétique de cris privés, de questions banales aux allures d’épopées. Les travellings latéraux dans la rue sans joie (Solanas admire Pabst, Dreyer, Eisenstein, Welles en sus de l’auteur de La dolce vita) paraissent des rimes à la scansion des chansons, Roberto Goyeneche, empêtré dans une relation contradictoire avec une opulente blonde fellinienne, jouant un peu le rôle d’un coryphée délocalisé.

La tristesse cauchemardesque de l’ensemble, ce ressenti (et cette imagerie) de ruines, de solitude, de désamour, d’errance dans l’obscurité (« tout » se déroule en une seule nuit, durant une marche vers nulle part, vers hier, vers l’appartement fermé, dépassé, à la fin certain, doublement souriant) de la déréliction peuvent être mis en parallèle avec leurs homologues dans la sombre, sans espoir, parabole individuelle et collective de La Légende du saint buveurd’Olmi adaptant (avec Tullio Kezich, proche de Fellini) Joseph Roth. La cosmogonie du film offre de saisissants paysages de naufrage, des humiliations à plusieurs, à la Pasolini (prisonniers faussement fusillés cul nul par leurs geôliers hilares raccordés à un trio exécuté pour de vrai). Si, de l’aveu de l’auteur, Le Sud constitue avec Tangos, l’exil de Gardel (1985, à moitié financé en France, en partie tourné à Paris) un diptyque lyrique, déraciné, inversé, il s’apprécie sans peine pour lui-même, il respire malgré, à travers, une artificialité assumée en exploration d’intériorité, en recréation du réel perçu via le prisme de la mémoire esthétique (l’œuvre miroite et réalise littéralement sa démarche, le film se sait, se dit méta, par exemple quand El Negro énonce son propre déclin adjoint à la fin du film), en affirmation de passion, d’utopie (le projet Sud, empoussiéré dans des cartons, impossible alors à concrétiser, accessoirement nom du parti politique du député Solanas), de réconciliation au son du bandonéon, non pas en fascisme cinématographique (donc idéologique), en maniaquerie publicitaire, en joliesse stupide et vide de petit-bourgeois soignant ses émois autant que ses cadres et ses effets, tares sévissant dans l’Hexagone et au-delà dans l’écrin-purin de la décennie du fric, du SIDA et de la boîte à rythmes (Beineix et Besson en parangons, en caricatures de ce cinéma-là).

Divisé en quatre parties, comme une symphonie de l’image et du son, le film de Fernando Ezequiel Solanas déploie sur deux heures et deux minutes sa séduction, sa lucidité, sa richesse. Il agit à la façon d’un envoûtement, d’un exorcisme, d’une balade et ballade au royaume des ombres, des chairs, du sang, de l’horizon (Maria en camion, pleurant de joie devant les plaines patagones, à l’aube géographique d’une nouvelle vie). Chargé de colère, de confiance, de mélodies et d’envies, l’homme à la caméra sait où il va, solitaire au milieu et en marge des innombrables faussaires fêtés par les médias et leur minable « grande famille » de cinéma. Dans Le Sud, tout commence et s’achève par une voix off attribuée en pensée au narrateur-réalisateur (El Negro s’amuse de son idée de vouloir faire un film d’amour, glisse son récit dans le second en surplomb, s’identifie à lui), tout débute par des vieillards (beau motif de la transmission, même impuissante, du lien, familial ou non, entre les générations) assis à une « table des rêves » et se clôt sur un panorama au crépuscule de grues et d’épaves maritimes emprunté à Vidéodrome. On ne peut qu’inviter le cinéphile mélomane et curieux à pénétrer dans ce café homonyme, à cartographier, au sein de la solidarité des guère fortunés, amis, ancêtres, pères (bègue au porte-voix et au bétail « révolutionnaire » !), le Sud incompréhensible au général glacial, zone d’anecdote, demi-continent « sous » le géant étasunien (néo-colonialisme de la « mondialisation » unilatérale, commerciale, éventuellement martiale), territoire à inventer ensemble, sans charrette fantôme à la Duvivier, sans flic se bornant, dit-il en fonctionnaire de la tyrannie, en criminel ordinaire, à exécuter les ordres (et les contestataires utilisés en mécaniciens), sans fouille rectale par une matonne à l’air aryen en contre-jour.


Le film pratique (héritage du muet) à quatre reprises la fermeture à l’iris et pourtant s’ouvre infiniment sur le champ des possibles, sur la mer prometteuse d’une jetée ensoleillée en présage de celle foulée par la désirable et néanmoins éthérée (presque spirituelle, platonicienne) Jennifer Connelly dans Dark City. Trois citations en guise de structure, d’échos, de coda et de lignes de force d’un poème (d’un récitatif) libre (« en mémoire de Glauber Rocha, poète ») qui n’en manque pas : « Dire non est tout ce qu’il nous reste » (la mère), « Je suis pauvre mais pas à vendre » (une complainte), « Je veux oublier » (El Negro) – n’oublions pas Le Sud et célébrons-le longtemps.   

Brigitte Lahaie : Les Films de culte : L’Étalon noir


Elle s’immobilise, elle se démultiplie, elle se souvient puis s’enfuit dans tes nuits.


Quarante-cinq euros, écot de « financement participatif » en ligne – appel pour autorisation exceptionnelle de la banque : voici ce qu’il faut faire, quand tu ne possèdes pas de cellulaire – et, plus d’une année après, réception en Colissimo à domicile. Un livre d’environ deux kilos, aux extrémités du dos tassées (on imagine la délicatesse proverbiale du traitement postal) ; trois DVD avec boîtier (duo de documentaires redondants associé à Ta gueule, je t’aime ! de Serge Korber, réalisateur « traditionnel » et « spécialisé ») + deux doublons dans des pochettes plastiques ; des reproductions de planches-contacts explicites ; une image de bain botticellien au mauvais goût très années 80 ; l’inventive typographie rougie de Je brûle de partout ; un projet de couverture synthétique, tel un manifeste d’art « naïf » en partie inspiré par le clairement mauvais Dark Mission, les fleurs du mal de Jess Franco, encore lui ; un « Enjoy ! » autographe souhaité par « Les auteurs » : à travers cette édition collector, voilà de quoi s’occuper, sinon se réchauffer, en ce début d’hiver véritable, la neige preuve provinciale. Voir son propre nom apparaître sur la page des remerciements ? Cela nous arriva déjà, à l’occasion d’une biographie de Julien Duvivier, signée en 2001 par Yves Desrichard. Passons donc sur le jaune moutarde, les coquilles-fautes d’orthographe, l’absence de sommaire (ou de table des matières) et d’index (défaut français), les encadrés rosés de la portion pornographique (aucun cliché de coït, tant mieux, tant pis, Glénat visiblement pas La Musardine, où bosse aussi Brigitte), la nostalgie régressive (jamais d’âge doré, nulle part, a fortiori dans le X hexagonal), l’entretien pleurnichard, superfétatoire, de quadragénaires vieillards, avec Fabrice Du Welz, auteur (belge) naguère du creux Calvaire, à propos des misères du cinéma national (air trop connu, rengaine de battus).  


L’hagiographie bicéphale se rend finalement sympathique par son impartialité énamourée, la qualité de son iconographie, les découvertes (décevantes) qu’elle permet grâce aux suppléments, par exemple moyens métrages marseillais ensoleillé (Les Volets bleus de Haydée Caillot, familière de Rohmer) ou d’accouchement au sein de l’espace-temps (inachevé ADN ou le Dernier Homme). Trois cents cinquante pages ne sauraient certes suffire à circonscrire une abondante filmographie, pas plus que Moi, la scandaleuse, son appréciable (et médiatique) autobiographie, ni le bel album photographique homonyme en noir et blanc, dû à Claude Alexandre & Pierre Bourgeade, ne parvenaient à portraiturer l’intégralité d’une personnalité. Irréductible à son passé filmé, nue ou vêtue, à ses activités (à la lisière de la « sexologie ») d’animatrice radiophonique d’hier et d’aujourd’hui, à son image pérenne de « star du porno » unique et emblématique (d’une hypothétique « libération des mœurs » sous influence féministe, brève « parenthèse enchantée » avant l’arrivée du SIDA, dissimulant mal l’avènement d’un libéralisme sexuel cynique, intéressé mais guère intéressant, préparation de la démocratisation numérique totalitaire actuelle), autant que constituée par eux, Brigitte Lahaie continue à charmer, à se mirer, voire à s’amuser dans une multitude de reflets plus ou moins fidèles, « légende » auprès de ses fansreconnaissants émoustillés durant l’adolescence, partenaire exemplaire pour des « étalons » (de préférence à la « queue de béton », clin d’œil au sucré Richard Allan) désormais retraités, humoriste populaire à l’aura gentiment sexy chez Philippe Bouvard ou sorte de confesseur bienveillant à distance. Notez que le pavé se tait sur les revenus du sexe enregistré, paraphe par omission du tabou (le seul ?) prégnant de l’argent dans ce « milieu ».


Puisque la peau se porte aussi en panoplie, puisque les multiples pénétrations précisent l’impénétrable, puisque les ouvrages-hommages ressassent une doxa un peu rassie (cf. les pages guère originales sur le cinéma physique ou fantastique de Jean Rollin), Brigitte Lahaie : Les Films de culte ne dévoile pas vraiment cette femme en effet séduisante, intelligente, drôle, sensible et lucide sur elle-même, sur son parcours, sur autrui, sur la myriade de regards portés, posés (caressés) sur elle (remarquable diptyque à la première personne, pont introspectif du blue movie so Frenchy vers le mainstream générique et coda sereine, apaisée, d’une âme réconciliée, regagnée). La plaisante mais longuette conférence enregistrée au Forum des images, au son défectueux, ne fait pas mieux, pas plus que les silencieuses captations oniriques, gentiment « bestiales » (équidé, canidés), mimétiques du muet, de Gérard Courant pour sa collection, toujours en cours, de Cinématon. Dans un registre historique équivalent, bien que l’objectif diffère, évocation au lieu de célébration, on peut certes largement préférer Le Cinéma X dirigé par Jacques Zimmer voici une quinzaine d’années, autrement plus exhaustif, roboratif, pratique et critique, avec multiplication des écritures, des points de vue, des contenus. L’imparable sincérité du duo d’auteurs, Cédric GrandGuillot (émouvante évocation paternelle) & Guillaume Le Disez, leur travail de recherche, leurs rencontres, leur passion (leur obsession ?) compréhensible, partagée en partie, leur ironie, également : tout ceci mérite certes salut et respect, pourtant pèse l’absence flagrante d’un peu d’obscurité, de dangerosité, de vérité, même illusoire et transitoire, pendant l’entreprise de résurrection-réhabilitation d’une décennie discutable, soumise depuis à un révisionnisme lucratif, le Nouvel Hollywood en cas d’école pour cinémathèques.


Rien de pire, de plus sinistre, en vérité, qu’une comédie ratée (inoffensif Tuyauteries inavouables). Malgré tout, le lecteur survivant à l’éprouvant Korber y découvrira la grâce candide et faussement suicidaire de Cathy Stewart, morte en 1994, dix ans après l’apparition d’une trop célèbre chaîne cryptée usant le samedi, à minuit, la cornée de certains mâles français alors atteints de puberté, emportée prématurément par une « grande maladie avec un petit nom », pour parler comme feu Rogers Nelson. Brigitte ou Cathy, la blonde (à vous de trouver dans quel film au titre sublime, entre Jacques Becker et Pierre Perret, sa couleur naturelle apparaît) ou la brune, la survivante attachante et attirante ou la comète oubliée, « sacrifiée » à l’instar de milliers ? Dans cette dialectique oblique, tragi-comique, se lit un point de rupture, le passage d’une époque et d’un cinéma (invasion de la vidéo) à l’autre. Le phénomène se discerne également (encore, disait Lacan à propos de ses nonnes extatiques) dans le « cinéma bis », dénomination contestable (autant que la notion de « genre », soulignait récemment Stephen King, et l’on sait l’admiration sensuelle de Brigitte Lahaie pour le Carrie au bal dudiable de Brian De Palma) face à laquelle sa consœur « cinéma de quartier » posséda au moins pour elle une réalité matérielle. Exhumer les bandes bâtardes, rapiécées, paupérisées d’Eurociné, créatures de Frankenstein souterraines, revient à se livrer à une archéologie d’un courant d’exploitation qui porte bien son nom, confirme Monica Swinn, avec le sourire, dans L’Âge d’or du X déguisé en JT vintage (« la France a peur », quarante ans après, pas pour les mêmes raisons). Ces artefactssouvent navrants, le tandem ne dira pas le contraire, paraissent appartenir non pas à une frange déviante, marrante, épuisante de la production nationale, en avorton monstrueux issu de la matrice autorisée, médiatisée, subventionnée, récompensée de la « grande famille du cinéma français » (elle donne d’ailleurs des envies de massacre fantasmatique façon Le Charme discret de la bourgeoisie), mais bel et bien d’un espace-temps parallèle, inaccessible, presque incompréhensible, son avatar contemporain à chercher (ou pas) dans les téléfilms câblés ou en DTV.     


Si Indécences 1930 (joli titre télévisé) de Gérard Kikoïne titille notre fibre marxiste, si Je suis à prendre nous semble gentillet mais surfait (Francis Leroi étonna davantage, à son avantage, avec un méconnu LeDémon dans l’île, film de fantastique domestique en rime débrouillarde, évocatrice, avec Réveillon sanglant de Norman J. Warren), si le soporifique (et mélodique) Clarisse(akaLa Maison des phantasmesvisitée par Burd Tranbaree) nous endormit, si le léché (s’il te plaît) Eroticade Paul Thomas nous réveilla (un chouïa), si Joy et Joan, ratage peut-être à réévaluer (les adeptes du saphisme émotif plébisciteront néanmoins le « temps réel » des demoiselles entre elles selon Nica Noelle), possède un fin surprenante (« ménage à trois », à quatre, en comptant le moutard, et bonheur cependant inaccessible, allez savoir), si L’Exécutrice, anémique, vaut tout de même mieux que la moindre seconde de Polisse(et Pierre Woodman, ancien flic jugé par certain(e)s, tel John B. Root, infâme, fit son chemin mesquin), si Les Prédateurs de la nuit, du duo Franco(décidément)-Chateau (reconnaissance éternelle pour avoir compris et remarquablement mis en valeur, à demeure, viala VHS, l’horreur américaine des Hooper, Romero, Lustig et compagnie) s’avère perclu de défauts rédimés par une passion infaillible du cinéma, pas seulement celui de Franju, s’il reste accessoirement des réminiscences éphémères de I… comme Icare (Montand se fait des cheveux blancs), Diva (que l’on nous rende Billy Wilder), Pour la peau d’un flic (Delon tel qu’en lui-même Delon le change), Henry et June (Maria, Uma, un « plan à trois » ?) ou de l’angélique (et médiocrement anecdotique) Le Diable rose, histoire bien peu historique de cabaret-maison close, la trajectoire cinématographique de Brigitte Lahaie, sa voie lactée, laiteuse, nous séduit moins que sa personnalité, plus objectivement, sa persona, filmique et publique, parfois ludique, essentiellement mélancolique, image (manquante) en filigrane du périple attractif et déceptif supra


Ni déesse (des « films de fesse », expression d’une souveraine vulgarité ne devant rien à Rabelais) à laquelle rendre un culte (lubie de groupuscule), ni Hécate en carton-pâte (chimère solaire et infernale à la triple tête de lion, chien et cheval greffée sur un corps de femme, ce qui ne déplaira pas à l’actrice, pas plus qu’à la Barbara de Bava réincarnée, par moins vingt degrés, dans Les Raisins de la mort, comme nul ne l’ignore), ni maman (ses « enfants » grandis, rajeunis, feuillettent cette photothèque de famille rêvée, gentiment incestueuse) ni putain (à moins d’annexer le sexe bourgeois filmé, rémunéré, commercialisé, en secteur tertiaire de la prostitution majoritairement prolétaire), Brigitte Lahaie, au lieu d’une hypnotique Fascination, suscite (chez moi, en tout cas, et les auteurs me pardonneront, ou non, ma subjectivité assumée, rétive au publi-rédactionnel) une singulière émotion. Dans cette femme réelle, plurielle, digne d’être connue (on l’espère, on l’assure) murmure un écho assourdi, infime, évident, tel un dédoublement, de Kim Novak perdue, croit-on, dans la fantomatique forêt de séquoias de Sueurs froides (un titre aisément transposable par les distributeurs plaisantins des métrages « coquins » à la Jean-Marie Paillardy). Chevelure « impure » et somnambulisme inquiet (revoyez le poignant La Nuit des traquées) caractérisent les deux muses au royaume du désir, de l’interdit (aux mineurs), de la trahison (qu’attendiez-vous des douaniers du cinéma français habillé, chère Brigitte ? Laissons-les macérer dans leur marigot de mépris), des apparences révélatrices (du cinéma, donc), des masques complices, des occasions manquées puis de la mort, puisque personne ne réussit pleinement sa vie, pas même les saints (ah, les seins parfaits de Mademoiselle Vanmeerhaeghe), tandis que quelques-uns réussissent dans la vie, tant mieux pour eux.

Brigitte Lahaie : Les Films de culte, somme appréciable, agréable et frustrante, un peu impuissante (à tout cerner dans sa complexité), laisse entrevoir cela, en porte témoignage. Serge Gainsbourg, à l’occasion d’un coffret, conjurait par la dérision sa peur d’un « sarcophage ». Brigitte Lahaie, à l’intérieur et à l’extérieur du livre (dans notre mémoire, notre représentation, nos lignes laudatives, ici et là), respire, inspire et conspire (à nous donner du plaisir). Sa lumière, son intégrité, sa douceur et son obscurité valaient bien une rétrospective (illustrée, verbale) et un article (tardif), tentatives heureusement impossibles (et en majorité masculines) d’éclaircir (d’enlacer) un mystère, de chair et de verre.
                       

Saya Zamuraï : Les Rois du gag


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Hitoshi Matsumoto.


Au départ, dans une forêt, un homme s’arrête de courir, à bout de souffle ; plus tard, il fera tourner un  rosé moulin à vent, son souffle défaillant bientôt supplanté par une bourrasque : cette belle idée visuelle et existentielle, physique et symbolique, paraphe le style comportementaliste et le talent poétique du réalisateur. Saya Zamuraï, comédie dramatique intrinsèquement japonaise, immédiatement accessible à n’importe quel gaijin, surtout cinéphile, débute en pastiche doloriste de la saga Baby Cart : le samouraï sans épée (au fourreau vide, donc) du titre échappe de très peu à trois tentatives d’assassinats commises par des chasseurs de primes stylisés de BD nippone, un ersatz de Bowie muni de pistolets (d’une seyante combinaison rouge assortie à un air morriconien de guimbarde), une femme fatale joueuse de shamisen, un « chiroprac’tueur » pratiquant l’étranglement tête en bas, chauve araignée maquillée ne se lassant pas de répéter « Je ne comprends pas ». Ralenti, geyser de gore, fond noir abstrait, irréalisme complice – le film pratique déjà la répétition et parodie l’héroïsme itératif du sabreur solitaire au bambin dans sa carriole. Nomi, suivi de près par la petite Tae, refuse de se battre, de servir, déserteur recherché, increvable (merci à l’herbe pillée), du clan de la Seiche in fine capturé par les hommes du clan du Poulpe (une scène « gastronomique » adressera un clin d’œil à Old Boy). Il fait honte à la gamine, orpheline de sa mère emportée par l’on ne sait quelle épidémie. Mais au Japon historique (et moderne, sans doute), pas de place pour le veuvage prolongé, encore moins pour la dépression. Le muet se voit sommé de faire sourire un petit prince triste, momifié, lui aussi sevré du lait de la tendresse maternelle, pour les mêmes raisons (en comparaison, le gosse spectral de Ju-on déborde d’énergie et de sympathie).


Au bout des trente jours, s’il échoue, il devra se faire seppuku. Les « travaux » (de notre Hercule ridicule et à lunettes) s’effectuent d’abord en privé, au sein du château, puis en public à l’extérieur, par exemple sur un bord de mer où jouer à l’homme-canon à la con. Dans le sacerdoce, la course contre la mort, l’épuisante entreprise de divertissement du protagoniste, Matsumoto transpose et interroge ses activités à la scène et à la TV, proche en cela d’un Kitano, son couple mal assorti dans le sillage de celui de L’Éte de Kikujiro. Comme Shéhérazade, il s’agit littéralement de sauver sa peau en déridant le marmot imperturbable. Dans l’élaboration triviale (nouille avalée par le nez, sumo en solo) et raffinée (bodypaintingà la Yves Klein, Rouge et Noir de poiscaille hors Stendhal) de cette (bergsonienne) mécanique du rire, les gardiens apportent un renfort bienvenu, intéressé (si le prisonnier se suicide avant le terme fixé, leurs têtes tomberont également), amusé, passionné. La lumière peut surgir d’un égout, telle la lune au fond du caniveau de David Goodis (pas celle de Beineix !) et naît au fil (coupant) des jours une réelle amitié, en miroir de l’estime, de la « mansuétude » du seigneur envers le bouffon aux limites de l’autisme. Avec un peu de bonne volonté (et l’aide d’une ombrelle), tout pourrait finir bien, par un mensonge magnanime au bras droit inflexible, par un acquittement bon enfant, en effet. Hélas, au dernier moment, Nomi se tait, ne fait rien, il regarde Tae et lui sourit, avant de s’enfoncer une lame aimablement prêtée au creux du ventre, vaillamment, silencieusement, sa main gauche (la droite replace l’arme dans l’étui) maculée de sang tendue vers l’exécuteur sidéré, qui tranchera son chef hors-champ, tandis qu’une bonbonnière dévale lentement les marches impériales locales (rime métaphorique avec la brique brisée du paraplégique dans Incident de parcours de Romero).


Auparavant, dans la rue qui le saluait, l’encourageait, scandait son prénom, il bouscula un moine, serra la main de son enfant rayonnante, parvenant au moins à la faire sourire, elle, et superbement. La fille mature et le père à la dérive réconciliés à base d’humiliation bienveillante, l’honneur paternel reconquis, regagné par sa lutte quotidienne contre la sanction, le sort, la noblesse et l’absurdité du projet, pourquoi cette fin-là ? Le cinéaste révèle sans expliquer – lyrisme et non didactisme – les motifs ultimes du piètre et admirable amuseur mélancolique. L’homme supposé de sagesse, dans sa jeunesse, lit à la petite fille revenue aux champs, somnambule de douleur délaissant la ville, une lettre d’amour et d’adieu. Le texte devient poème et, ouvertement, chant (prolongement à la guitare durant le générique de fin). La circularité de la vie, mort et renaissance, les retrouvailles avec sa femme, les fiers remerciements adressés à l’enfant, tout ceci constitue, pour le spectateur, à la fois une surprise et une cohérence. Sous la comédie courait le drame, rivière noire à conjurer au bord de l’eau claire, solaire, larmes graves, inépuisables, à consoler par de l’espoir, de l’humour, de l’amour. Matsumoto, là encore dans les pas de Kitano, sans sa violence ni sa picturalité, embrasse le mélodrame tout en le vidant de ses penchants suicidaires (malgré l’acte irréversible, compréhensible, culturel et sentimental du père, relecture familiale du final central, retardé, remis en cause, du Hara-kiri de Kobayashi). Le monde tourne et les minots à l’unisson, par exemple autour d’un arbre emprunté au Sacrifice de Tarkovski, autre métrage de naufrage, d’apprentissage, de transmission, et d’une tombe dont le fantôme comique leur apparaît quelques secondes en plein jour.


L’une des beautés de ce film assez bouleversant, toujours surprenant dans sa reformulation du même, dans ses variations de tons, réside dans sa volonté de s’achever par un mouvement, par un jeu d’enfants un instant insouciants, par leurs sourires les liant par-delà les classes sociales (la perte commune leur confère un passé, leur offre un possible avenir). Il faut rester jusqu’au bout, jusqu’après l’écran noir, car l’on découvre les deux derniers plan du film (grâce élégante du fondu enchaîné), sis à l’époque contemporaine : la stèle (désormais en bordure de gare), dans son érection phallique, voire scatologique, honorée par des épis de maïs (pas celui du Sanctuaire de Faulkner, j’espère), affirme sereinement, en silence, la persistance des choses, des êtres, des sentiments, encapsulés dans un totem fragile à la John Ford, une borne pour se souvenir, chérir, ne pas oublier notre fragilité, notre résistance, notre déréliction, notre grandeur. Connu en Occident pour ses deux premiers opusdavantage (apparemment) turbulents, Hitoshi Matsumoto affiche ici un classicisme et un formalisme (marqueur courant de la cinématographie du « pays du soleil levant ») qui séduisent à chaque plan. Accompagné dans son odyssée réflexive et philosophique par une équipe remarquable – citons Yasuaki Shimizu à la partition, Ryûto Kondô à la direction de la photographie, Etsuko Aikô à la direction artistique, Masae Miyamoto aux costumes –, notre homme multiforme, ancien pauvre qui connaît depuis l’enfance le prix du rire, sa vertu salvatrice en face de l’injustice, du découragement, du deuil, de la mort, sut s’entourer d’actrices et d’acteurs de valeur : le blessé Takaaki Nomi (oui), l’irrésistible Sea Kumada, le solide Itsuji Itao, l’implacable Masatō Ibu (vu dans Tabou), la captivante Ryō (croisée dans Gemini), le malicieux Jun Kunimura (apprécié dans Black Rain,À toute épreuve, Audition, Ichi the Killer, Lorelei : La Sorcière du Pacifique et même Kill Bill : Volume 1) : chacune et chacun apportent leur pierre à un édifice (à la forteresse cachée de la cruauté, de la pérennité) d’une constante fraîcheur, plénitude et sincérité dans sa dimension de conte, de fable, de moralité. Hitoshi Matsumoto livre ainsi une œuvre (présentée à Locarno) à redécouvrir impérativement, drolatique et lucide, candide et adulte, généreuse et radicale, discrètement magistrale.   

                 

C’est la vie : Visions et dérives d’Emmanuelle Riva


Cinquante ans d’amour distant.


Elle vient donc d’atteindre le dernier rivage, où tous nous aborderons, vaincue par le Crabe qui se contrefout des César, des Oscars et autres piètres récompenses (pléonasme). D’Emmanuelle Riva, à Hiroshima – que vit-elle de l’horreur américaine, sinon la peau semblée irradiée, si brillante dans le noir et blanc contrasté osé par Resnais, de son amant japonais – ou ailleurs, on vit le visage sage, aux traits réguliers, à la beauté stylée, élégamment datée, d’une femme des années 60. On entendit sa voix précise, précieuse, à la délicieuse préciosité d’une fille enfuie de sa province vosgienne, venue à Paris exercer l’incertaine activité de comédienne (la couture mène à tout, à condition d’en sortir). Elle ne venait pas d’un milieu privilégié, elle possédait, à l’instar de millions de Français, des origines étrangères, ici du côté de l’Italie par son père, et quelque chose de sudiste, disons de viscontien, reposait sur son visage, sur son sourire ou sa tristesse toujours empreints d’une singulière noblesse, même dans le naufrage accompagné de Haneke. Aristocrate naturelle et probablement accessible, dépourvue d’arrogance, à part l’orgueil de refuser, quitte à le regretter après, certaines propositions, elle apparaissait, dans sa jeunesse ou sa vieillesse fêtées, une princesse inquiète parmi un royaume hélas peuplé de déplaisants épiciers. Sur les planches, elle prenait sa revanche, elle respirait, elle rentrait chez elle, au physique foyer (personne ne peut tromper sur une scène, alors que la plupart des acteurs, y compris les meilleurs, ne font quasiment que cela au cinéma, avec la complicité de la caméra). L’intense présence d’Emmanuelle Riva illumine et traverse pourtant, longtemps ou seulement quelques instants, de nombreux films.

La belle et talentueuse passagère fit ainsi escale chez Gillo Pontecorvo, le cinéaste préféré, chacun le sait, de Jacques Rivette (les barbelés d’Allemagne, rien de tel pour maintenir votre taille), dans la sacristie de Belmondo déguisé en curé (quelle idée) par Melville, doux poison de la tentation, dans la bourgeoisie rassie saisie par Franju issu de Mauriac, empoisonneuse (amoureuse) d’un mari de rien (Audrey Toutou ? Connais pas, pauvre fada). Les risques du métier, elle connaissait, avec ou sans Brel en instituteur accusé (contrairement aux zones dites sensibles, la pédophilie existait déjà, on n’en parlait pas tant que ça, voilà). Pour le Sacha d’Arcady ou pour la Juliette de Kieślowski, elle jouait les ancêtres, les mères, voire une grand-mère dans l’ombre douteuse (encore une histoire d’inceste, décidément, avec Bashung en père pervers) d’Aline Issermann. Avant de retrouver Jean-Paul flanqué d’un canidé par Francis Huster, l’idiot de Żuławski reconverti en réalisateur (Béatrice Dalle rigole encore de son spécial Spencer), elle croisa Sandrine Bonnaire et Jacques Dutronc dans un mouroir trop joli, ripoliné par la fossette de la découverte de Pialat, un assez bon entraînement pour le désastre de l’âge en mode autrichien. Au-delà du filigrane (et du prix) durassien, de cette présence-absence qui la caractérisa un chouïa, sous le soleil nucléaire ou dans la France expérimentale, joviale, désenchantée, friquée, apeurée, anémiée de la fin du vingtième siècle, de sa diction et du registre de ses émotions, qui n’appartenaient qu’à sa persona, qui trahissaient avec générosité sa personnalité, il convient de conserver le souvenir d’une actrice souveraine, discrète, sensuelle, humaine (vieillir doublement à l’écran).

Sorte d’anti-Garbo, de bel instrument au vibrato legato entre les objectifs complices, Emmanuelle Riva peut bien s’endormir désormais du grand sommeil au dernier rivage sans pareil – on pensera toujours un peu à elle, devant l’écran ou en lisant des poèmes, son péché mignon, véniel, nécessaire et vital, dont elle sut porter sur elle le plein parfum, puisque son parcours, charnel et spectral, s’apparente, oui, à de la poésie.   

                               

L’Anglais : Blessures et rires de John Hurt


Police de la pensée en Espagne dans le film-réalité de nos années.


Le fils du vicaire ne semble avoir jamais connu la jeunesse – et cependant ce gamin-là, interdit par son père de cinéma, dut la rencontrer, la conserver en lui tout au long de ces longues années, qu’il honora, « acteur à louer », selon ses propres dires modestes, de plus d’une centaine de films, sans compter ses nombreuses apparitions à la TV ou le prêt (rémunéré) de sa voix pour des jeux vidéo. Soixante ans de carrière permettent certes cela, avant qu’un cancer du pancréas ne vous emporte en compagnie de notre Emmanuelle Riva. Sur la scène shakespearienne du monde, chacun tire sa révérence, en fin, milieu ou début d’année, ouais. Hurt, se foutant carrément des blessures classées narcissiques causées par son métier d’exhibitionniste, joua souvent des seconds rôles bien plus intéressants que les premiers, réussissant cet exploit d’acquérir la gloire et l’immortalité provisoire de la cinéphilie via un masque monstrueux (signé Christopher Tucker) arboré dans l’Angleterre victorienne cauchemardée par David Lynch (et Mel Brooks) en 1980. Christ éléphantesquedéformé, raffiné, maltraité au-delà de la compréhension de ses exploiteurs ou bienfaiteurs (pas si éloignés que cela les uns des autres), l’acteur parvint à se réinventer, à se métamorphoser, à donner au spectateur l’impression de voir son âme (métonymie du regard) derrière les prothèses de foire (de freak), prodige de tératologie humaine, trop humaine, accompli ensuite par Jeff Goldblum mouché par Cronenberg (Brooks, bis). Mais la trajectoire de John Hurt, homme blessé par l’on ne sait quel drame intime, capable aussi de rayonnants sourires enracinés dans une mélancolie très cinégénique, ne se résume ni se réduit évidemment à ce rôle-acmé, paradoxe du comédien au carré, pour ainsi dire (et lien avec la tragédie antique, quand les masques codifiés, stylisés, antagonistes, vous mettaient à nu, protagoniste dialoguant avec le destin nietzschéen dans un lyrisme collectif).

Alan Parker en prison (toilettes à la turque, tant pis pour Mozart ou Moroder), Ridley Scott dans l’espace (personne ne vous entend être éventré), Cimino au paradis (en enfer financier, plutôt), Michael Caton-Jones (scandale sexuel britannique et diplomatique, oh my God), Jarmusch (dead man left alive only en noir et blanc), Guillermo del Toro (les cornes coupées du Diable, à défaut de son échine), Iain Softley (porte refermée des secrets), James McTeigue (anarchiste londonien), Tom Tykwer (narrateur d’une histoire de parfum meurtrier), Lars von Trier (caméra portée mélancolique, eschatologique) et Bong Joon-ho (train presque transsibérien) surent lui offrir des habits (d’empereur ou de clochard) portés avec un talent flagrant, une délicatesse et une justesse de chaque plan, intonation, mouvement (comme une immobilité foudroyée). N’omettons pas des incursions dans l’univers de Harry Potter, un Demy flûtiste, un Skolimovski sorcier, un Bakshi relisant Tolkien (chaudron magique idem), un Raoul Ruiz menteur, un van Sant entre filles, le contact de Zemeckis, les singes de Laguionie, le capitaine de Madden, les boîtes de Jane Birkin, les crimes oxfordiens de la Iglesia, le crâne de cristal de Spielberg (ou Indy) et même un aria (Pagliacci à la sauce Virgin), un Hercule (Brett Ratner, peut toujours mieux faire), un Tarzan (vraisemblablement navrant) et, Seigneur, un vrai Christ pour l’ami Mel (Brooks, ter). Cela fait beaucoup, peut-être un peu trop, car Hurt, transformiste éclectique, tourna disons pour tous, européens, hollywoodiens, amateurs, auteurs. Dans ce maquis tout sauf médiocre, les chercheurs confirmeront sans doute qu’un acteur s’avère parfois supérieur à sa filmographie.

Et de tous les films de Sir John, je voudrais surtout retenir un trio admirable, ironique, tragique (on y revient encore) et prophétique : The Hit de Stephen Frears (tueur en sueur), Osterman week-end de Sam Peckinpah (maître des marionnettes pour notre fin de siècle), 1984(vaut mieux que le Brésil à la Gilliam de 1985). Des blessures, des impostures, des rires sardoniques ou totalitaristes, un visage d’enfant vieilli, comme si le gosse (solitaire, épris de faucon) de Loach se pressentait à nous finalement grandi : il reste de nombreux avatars de Hurt à (re)découvrir, mais ces trois-là, croyez-moi, resteront longtemps dans ma mémoire d’être humain, pas d’animal – so long, John

                          

Accident : Le Cerveau


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Soi Cheang.


Le cerveau, on le sait, crée la réalité à partir de l’œil, des informations que le second transmet, que le premier interprète, de façon plus ou moins correcte. L’essentiel invisible aux yeux, seulement accessible au cœur, comme le prétendait un fameux petit prince de désert imaginaire ? Accident, faux polar et vrai mélodrame méta – un film de et sur le cinéma, donc – tendrait à le faire croire (voir équivaut à croire, paraît-il). Le bien nommé Cerveau s’avère un réalisateur qui s’ignore, puisqu’il dirige une équipe (de tueurs), élabore avec eux des scénarios d’assassinats (sans commettre la moindre faute, affirme avec orgueil la femme du groupe intergénérationnel, probablement amoureuse du mauvais homme), réalise des fictions pour le compte (en banque) d’autrui. Tout ceci rappelle ou renvoie vers le cinéma, le processus de création filmique, de la production en amont à la distribution en public, en passant par le tournage à plusieurs. Cheang semble aussi et ainsi directement adresser un clin d’œil à sa situation de réalisateur flanqué de tout le personnel ou presque de la Milkyway Image de Johnnie To. Avec ses deux scénaristes principaux assortis de la « Creative Team » du producteur, il peint avec ironie et tragédie (on se doute très vite que cet homme déjà mort à l’intérieur va mourir pour de bon à la fin de son calvaire, ah, cette croix sur le mur de sa planque du dessous) un portrait de damné condamné à organiser des accidents maquillant des exécutions, alors qu’il porte le deuil inguérissable de sa femme, elle-même victime d’un crashà la Cronenberg à l’ouverture (relique sacrée de la montre cassée courtoisement abandonnée par les cambrioleurs du coffre rempli de sales billets).


Homme des foules asocial, professionnel et obsessionnel à l’instar du killerde John Woo, Ho Kwok-fai (son nom pour l’administration) va perdre la tête, va verser dans la paranoïa, va se croire trahi par ses comparses (pas d’amitié, ici, à peine une poignée d’affects envers l’Oncle âgé). Son cerveau va à vau-l’eau et son équipage fait naufrage, bien aidé par sa vision déformée. Incapable de lire le réel (il porte des lunettes, trivialité significative, voire cruellement humoristique) dans la bonne lumière, d’associer les sons et les images afin de faire sens, l’homme sans avenir, sexualité, joie, s’enfonce dans une spirale (un vertige hitchcockien) le menant au final à se faire trucider à l’arme blanche, rougie, dans un couloir d’immeuble par celui qu’il soupçonnait d’avoir tout monté (complot et montage). Notre cinéaste ose même une dimension poétique et cosmique lors d’une éclipse de soleil permettant à l’aveugle volontaire, suprême pied de nez, d’y voir enfin clair, un peu tard, pas assez vite pour annuler sa mise en scène de reflets aveuglants (pare-brise et caméra de surveillance urbaine), pour sauver la compagne de son supposé ennemi, accessoirement fille de son logeur. Pas de seconde chance, pas de rédemption scopique : le veuf perd une deuxième fois, dans les mêmes spectaculaires conditions (beauté obscène des accidents routiers), une femme qui ne lui appartient pas, châtiment de voyeur, de démiurge funèbre, de marionnettiste pris au piège de sa propre mécanique enrayée par des ballons à la Fritz Lang (autre théoricien du regard) et la maladie d’Alzheimer (vertus de l’oubli quand on ne peut que se souvenir).


Ce drame de la solitude, de la vieillesse, des amours impossibles à dire, à vivre, se déroule à Hong Kong et la ville, présente dans tant de films, semble filmée pour la première fois, lavée des clichés stylisés. Cheang, natif de Macao, la saisit au quotidien, dans un réalisme d’étrangeté, d’exiguïté (grand angle de l’atelier, de l’appartement) locale proverbiale. Le tramway, son installation électrique, causera une immolation en fauteuil roulant (écho du handicapé enflammé au ralenti chez Michael Mann pour Le Sixième Sens) sous une pluie de séquence d’anthologie ne devant rien à celle de Gene Kelly (le cerf-volant utilisé n’appartient pas non plus à Kitano). Une banderole arrachée par un conducteur en colère provoquera la chute de vitres très coupantes (rime à la verticale avec la glace horizontale de la décollation de La Malédiction de Richard Donner, autre parangon de paranoïa, cette fois satanique). La destruction de l’équipe rappelle son reflet dans Mission impossible et l’accident final, avec son jeu d’éblouissements, d’épiphanies purement cinématographiques, relit la coda de Femme fatale. Lorsque le Cerveau, terré dans sa tanière d’expert, les pièces du dessus dessinées en rouge au plafond, schéma génial de représentation sonore, de spatialisation de l’espionnage, écoute et note les mots de l’assureur bientôt peu rassuré, il agit à l’instar de Gene Hackman dans la Conversationsecrète de Coppola, il s’immerge dans un dispositif propice à tous les détournements, à toutes les indécences (dans le casque ôté puis remis, les ébats du couple au lit d’agonie).


De faux hasards en vraies violences (comment tuer avec une implacable inventivité), de stratégies en nostalgie, de suppressions insoupçonnables en suicides douteux, le film s’avère une poignante moralité sur les apparences trompées, sur les femmes impossibles à ressusciter, sur le cinéma comme royaume de l’intériorité autant que de l’au-delà. Frère autiste et asiatique de l’étasunien Ethan Hunt (duo d’accros à la « théorie du complot », et pour cause), qui résolvait son œdipe phénoménologique sur le cadran d’un blockbusteroutrageusement réflexif, train des Lumière compris, Ho Kwok-fai défaille puis paie au prix de sa vie son dévoilement, sa volonté, in fine, d’agir directement, de corriger le finalcut mis en abyme. Il n’y parvient pas, évidemment, tant chacun d’entre nous, des deux côtés de l’écran, doit rencontrer son fondu au noir attitré, mais son odyssée vagabonde et immobile – la cité fonctionne itou en piège – ne manque ni de beauté, ni de grâce, ni de suspense, ni d’harmonie, même avec des airs de chaos. Accident, grand petit film présenté à la Mostra (montrer, en effet, comprendre ce que l’on perçoit) de Venise et au TIFF de Toronto, baigné par un thème élégiaque de Xavier Jamaux, brille également par sa distribution, et l’on se doit de citer volontiers Louis Koo, à l’occasion déconnecté, Michelle Ye (femme fatale en Mercedes et en dernier lieu pour elle-même), Lam Suet (obèse à l’aise dans sa délicatesse), Stanley Fung (mégot, médicaments, deus ex machina d’hôpital), Richie Ren (agent assuré contre tout sauf la perte insensée de sa bien-aimée).


Dans les ultimes secondes de ce poème pour notre temps déployé dans la plénitude de ses quatre-vingt-trois minutes riches et précises, où chaque plan fait sens, fait du mal et du bien, impacte la rétine et l’âme du spectateur, le Cerveau regarde par une cloison ajourée, aux motifs circulaires en série, s’abreuve une dernière fois à la lumière solaire du jour, avant que les ténèbres ne viennent le ravir, débrancher définitivement la chaîne stéréo sur laquelle il écoute en fond sonore fantomatique le CD d’une chanteuse (sa sirène décédée à lui ?). La femme évanouie lui apparaît enfin, à nouveau, l’enlaçant comme précédemment lors d’une hallucination discrète et domestique. Chez Cocteau, spécialement dans Orphée, Maria Casarès, Mort amoureuse, fiévreuse et glacée, doit se sacrifier, accepter de mourir afin de rendre immortel Jean Marais. Dans Accident, le spectre chéri surgi dans l’écoulement du sang, dans la fuite de la vie, dans le défilement des images magistrales pour emporter avec elle celui qui n’appartenait plus au monde des vivants, ou à peine, le temps d’un accident guère accidentel. Ce happyend en forme de crève-cœur paraphe une œuvre collective et personnelle, adulte et racée, constamment jubilatoire et profondément émouvante.        

Mon cher petit village : Partie de campagne


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Jiří Menzel.


Une comédie tchèque ? Cela sonne comme un oxymoron, non ? Prague, son printemps, ses chars, ses performeuses de pornographie (que devient Silvia Saint ?), Kafka, De Palma (le début de Missionimpossible), voilà, voilà (qui guère n’incite à se gondoler, pas vrai, même si les aventures de Gregor Samsa ne manquent pas d’humour, certes aussi noir qu’un cafard). Mais la Bohème – tout un imaginaire surgit de ce seul mot, en écho à la madeleine proustienne sensorielle – sut sourire, pas seulement dans les années 60, quand l’Ouest découvrit, assez ébahi, ce qu’il qualifia, paresseusement, d’après le sursaut de Truffaut andCo., de « Nouvelle Vague » venue de l’Est (Věra Chytilová, Miloš Forman, Jaromil Jireš, Jan Němec ou Ivan Passer, et j’en passe, notamment Jan Švankmajer, Jiří Trnka & Karel Zeman dans l’animation ou Gustav Machatý en pionnier polisson, cf. son Extase avec Hedy Lamarr, nommée en 1933 Hedy Kiesler, qui permit aussi, prétexte de scandale sexuel, la mise au pas de la Mostra vénitienne par un certain Mussolini, flanqué des curés du Vatican, vlan). En 1985, dix-sept après son remarqué, oscarisé Trains étroitement surveillés, Menzel œuvre encore dans le registre dit des zygomatiques (quatre ans plus tard, dans le sillage de la chute murée berlinoise, la révolution veloutée, au nom inspirée par un célèbre groupe new-yorkais, Václav Havel amateur-admirateur de Lou Reed, et inversement, se déroule parmi la foule et sans heurts, heureusement). Notre lecteur remarquera la rareté du « genre » abordé, non par mépris, alors que la plupart des humoristes professionnels méprisent leur public, en serviteur cyniques ou inoffensifs du pouvoir polymorphe, oublieux jusqu’à leur rôle contestataire, naguère, de bouffons autorisés, plutôt, disons, par tempérament (mélancolique).

Puisque l’humanisme, en tout cas ce que les belles âmes placent dans ce mot, nous donne la nausée (Sartre ? Camus !), puisque sa traduction cinématographique, tous ces feelgoodmovies censés nous redonner le « goût de vivre », de préférence ensemble, diffusent la doucereuse odeur du vomi, Mon cher petit village, réponse lumineuse aux ténèbres en vase clos du Corbeau (de Clouzot, Boisset peut aller se rhabiller, bis), voire au Heimat historique d’Edgar Reitz, ne disposait pas, a priori, d’attraits ravis. Trêve de cases, d’identités, de « zones de confort » et surtout de manichéisme, cinéphilique ou non : même Duvivier savait rire, quitte à verser ensuite dans le rictus, et l’ampoule oscillante de Pierre Fresnay (chipée par Hitchcock pour Psychose) n’éclaire pas qu’une œuvre au noir (Marguerite Yourcenar ? Annie Le Brun, contemporaine sadienne), les (bons ou mauvais, bons etmauvais) Français d’hier (silence sur ceux d’aujourd’hui, merci) pareillement capables de briller par obscurité, pour ainsi dire à l’envers (je pense au personnage de Ginette Leclerc). Chronique campagnarde et chorale, fable très aimable (« On respire bien », là-bas, on dit « camarade et on se tutoie ») sur l’altérité, la solidarité, la rapacité, récit hors du temps (de la supposée modernité) et nonobstant fraternel, immédiatement proche du spectateur, y compris celui consterné par la congénitale (et sociale) mauvaiseté du monde (suivez mon regard au miroir), Mon cher petit village charme du début à la fin car Menzel filme toujours à la bonne distance (objectif et point de vue), avec une élégance, une douceur, une empathie et un respect forçant le nôtre (suscitant notre plaisir jamais forcé, lui).



Davantage qu’à Tati (expérimentation sonore et formalisme d’architecte) et Laurel and Hardy (aucun sous-texte homo ici, tant pis pour les « théoriciens du genre » se piquant de « septième art »), références de l’affiche française (et influence assumée, avouée, du muet, le petit saut penché, chorégraphié, à deux de la coda directement en clin d’œil au cher Chaplin), on pense à Renoir, particulièrement celui de Partie de campagne et du Déjeuner sur l’herbe. On pense et l’on n’associe pas, cependant : Menzel, même sans Sylvia Bataille ni Catherine Rouvel, évite la mélancolie et la mièvrerie, l’adaptation littéraire et l’anecdote picturale. Nul hasard si le docteur, mauvais conducteur hédoniste (« Le corps doit mourir ravagé »), ne se souvient pas de la triste fin définitive du Dormeur du val, si le type passé sous la moissonneuse s’en tire sans dommage, y gagne une statue en plâtre se moquant gentiment, par dérision, du « culte de la personnalité », particulièrement communiste. Dans le microcosme du film, dans ce morceau d’éternité, de vitalité, de générosité, se lit en filigrane un bout de France (on retrouve un peu Tati, donc), se déploie sans lourdeur ni didactisme une « morale paysanne » en effet pas « pourrie ». Contrairement à la dialectique américaine de la small townversus la big city (revoyez New York-Miami de Capra, par exemple), Menzel n’oppose pas la campagne à la capitale, il n’accorde à celle-ci qu’un plan d’avenue, de statue, d’immeuble d’ébène, d’adolescentes allongées sur un muret, walkman sur les oreilles (« Je vous parle d’un temps »…), de travailleurs en file indienne sur un pont façon Metropolis, à l’air libre enchaînés.

Délaissant le portrait à charge ou à occasions cocasses (Un idiot à Paris de Serge Korber, écrit par Audiard, Dany Carrel en « fleur du pavé » parigote déniaisant, ou pas vraiment, le rural Jean Lefebvre), le cinéaste rapatrie fissa son « retardé mental » (et non « final », reprend avec lassitude l’édile magnanime derrière la vieillarde alerte s’occupant du linge et des vivres) dans la cambrousse (récompense à Chambrousse), lui redonne ses pigeons, dont il sait désormais, une part d’enfance enfuie, tordre le cou, au moins pour en faire cadeau à son comparse exaspéré au cœur tendre, qui ira le chercher dans ses attristants et ensablés (terrain vague  à la Pasolini) HLM tout confort (pas d’eau, pourtant) et entièrement dépourvus d’âme, de personnalité, de sensibilité. De la sensibilité, Otík, fada favori et catastrophique de la communauté qui va le sauver, n’en manque certainement pas, casque pour aplatir ses grandes oreilles ou pas. Avec son râtelier à la Fernandel, son béguin pour une voisine blonde éprise d’aérobic, son costume noir pour la grande ville, le Hongrois János Bán (au générique du Double Détente de Walter Hill) compose une mémorable persona, parvient, au-delà du rire, le sien et celui du spectateur, à attendrir, émouvoir. Notre réalisateur déteste autant la violence à l’écran (délectable parodie de connerie meurtrière et martiale US à la TV, présentée, comme il se doit dans l’orthodoxie d’obédience soviétique, en repoussoir affriolant, en parangon d’insanité : « Le film américain que vous allez voir est le miroir impitoyable d’une société dont le dollarest la seule ambition », le tout devant une famille de Tchèques fascinés, leur dialogue semblant s’unir, s’entrelacer à celui de la fiction sur le petit écran en noir et blanc, le gamin de la maisonnée renvoyé dans sa chambre s’occuper de ses maquettes en bois de bateaux) que le pathos (il prise la vulnérabilité de ses protagonistes) et le « message », alors cette émotion ne cède à aucun moment aux larmes, aux discours.


Tous ces gens « de peu », délestés de destin, ni héros ni super-héros, ni silhouettes ni sacs de sable (dans lesquels taper, avec une mesquinerie satisfaite, avec une laideur formelle et morale, tares de « l’humour » franchouillard, des pitreries, qui se voudraient critiques, à la Borat), existent pleinement le temps de la séance et surtout après. La troupe exemplaire – mentionnons, un peu injustement par rapport au reste de l’ensemble, tant pis, Marián Labuda, Rudolf Hrušínský, Libuše Šafránková – s’exprime avec fraîcheur, vigueur et cœur parce qu’elle se sait filmée avec tendresse et amitié, avec une compréhension, une lucidité jamais prises en défaut (surplomb fasciste encore plus indigeste dans cette imagerie). Même le directeur souhaitant spolier en douceur le simplet de sa propriété ne provoque pas la colère, le dégoût de l’auditoire, pauvre petit parvenu à l’hygiène manuelle maladive, aux envies de gentlemanfarmer nanti d’une petite piscine et d’un gazon anglais, comme persifle entre ses dents, pour son chien, le peintre vagabond aussitôt maqué à la belle institutrice, en vain draguée par le fils de Pávek (empoisonnement sentimental à la clé), le rondouillet conducteur de la coopérative agricole flanqué de l’imbécile heureux qu’il ne supporte plus et dont il ne peut se passer (plaisante ligne filiale allusive, jusque dans les répliques). La secrétaire de mairie, brune naturellement sensuelle, femme (et mère) adultère cognée par son mari jaloux porté sur la bouteille, s’amourache d’un citadin chargé du pedigree du bétail, et les tourtereaux pratiquent leurs ébats (roulade hors du lit) dans la maison tant convoitée (oh, broche oubliée). Pas de Zola chez Menzel, uniquement un impressionnisme de scènes, de sentiments, de multiplications des trames narratives liées avec fluidité, sagacité, au dessin central, lui donnant par résonance, correspondance, contrepoint, son harmonie sereine de rituels (les deux hommes se rejoignent à pied pour aller bosser, le banquet bon enfant) et de partage.

Le paysage hivernal puis estival fermé sur lui-même pourrait virer à l’autarcie incestueuse, au sein d’un territoire où tout le monde se connaît, où chacun sait ce que fait ou défait l’autre, métaphore de la surveillance totalitaire, mais Menzel ne cartographie pas une utopie, ne donne de leçons de comportement à personne, il peint à l’aquarelle un village (guère gaulois, tendance Astérix et Obélix) à la fois idéal et banal, un espace fugace de moralité ancrée dans une réalité observée avec justesse. Sa ronde des cœurs et des corps, des manœuvres (de camion cassant un pilier neuf en marche arrière) et des manipulations (bégnines, tel le subterfuge du « film roumain un peu suggestif, un peu érotique », ou expropriatrices) associe candeur et trivialité, dynamisme et immobilisme (Patrick McGoohan revenait sans cesse au point de départ), tristesse (discrète, réelle, de l’abandon) et clarté (l’une des plus belles scènes d’enterrement vue au cinéma, solaire, apaisée, vocale et féminine). Avec son suaire de sable accidentel dans la carrière, son employée qui voudrait bien se faire réchauffer (pas de sexualité pour le benêt, promis juré d’orphelin à genoux devant le portrait de ses parents), sa salière (dévissée) et son cimetière (mitoyen), avec son plongeon chronométré couplé à des attouchements d’amant au bord de l’eau, en robe légère (Renoir, again), son sinistre gradé aux épaulettes rouges, son avion de moisson en mode La Mort aux trousses (les coopérateurs ne coopèrent pas, ils vont jusqu’à se bagarrer), Mon cher petit village combat délicatement, tranquillement, le défaitisme et l’arrivisme, la famille élargie finalement victorieuse de la force hiérarchique, économique, sinon autoritaire. 


Et ce film ludique, politique, symphonique se garde bien de choisir son camp (piètre alternative de perdants), renvoie dos à dos (ou reins crus brisés) l’étatisme de l’Est et l’égoïsme de l’Ouest, réunis dans une même maladie, diagnostiquée en formule par le toubib : « Les gens sont bourrés de fric. Maison, télé, voiture, il ne leur manque que le cerveau » (rajoutons « ordinateur » pour la mise à jour en 2017). Une (excellente dans sa modestie) comédie de Tchéquie ? Oh oui, et comment, mon (grand) enfant !  

En supplément, un complément de lecture et d’aventures.

L’Arche russe : La Maison Russie


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre d’Alexandre Sokourov.


Dans un entretien (disponible sur le site supra) avec Michèle Levieux à l’occasion du Soleil, Sokourov se remémore : « Avec la vieille dame d’une vie humble, j’ai vécu le Japon de l’intérieur. Et en même temps, je consultais des archives. J’ai écouté les gens attentivement, observé leur comportement, comment ils pensent et comment ils rient. Lorsque j’étais dans la foule, j’essayais d’être invisible comme eux. Je leur montrais que je voulais recevoir d’eux ce qu’ils voulaient bien me donner. » Trois ans plus tôt, le voici en voix off dans les ténèbres, parlant d’un « grand malheur » obscur, se retrouvant illico dans les couloirs de l’Ermitage, à la suite d’un avatar de Virgile démarqué du marquis de Custine, ironique explorateur livresque de la Russie au dix-neuvième siècle. Boulevard du crépusculemeetsLe Syndrome de Stendhal ? Un peu, oui, et cette improbable rencontre pourtant très officielle (ministère de la Culture fédéral à la clé) soutenue, sinon sponsorisée, par le musée (co-financement de l’Allemagne et du Japon), placée sous le signe de l’équilibre fantomatique du steadicamutilisé en plan-séquence unique, de son inscription dans le mouvement et le temps (synchronisme du tournage et du métrage, non du récit et de la durée, a contrario du Train sifflera trois fois), rappelle bien sûr un autre mémorable voyage au royaume des spectres, du passé, de la création, de l’identité (individuelle et collective) : Shining de Kubrick, terrain de jeux (et de violences domestiques, psychiques) parcouru par le robuste Garrett Brown, ici remplacé par l’émérite Tilman Büttner (à la manœuvre sur Cours, Lola, cours, The Reader ou Monuments Men), directeur de la photographie et opérateur de la caméra, un disque dur en bandoulière, l’odyssée historique et picturale shootée en HD (de chez Sony).

Durant quatre-vingt-sept minutes (hors génériques), le spectateur pénètre dans la double perspective (Nevski) du bâtiment et de l’écran, dans le sillage à la première personne de ces visiteurs du temps assez éloignés de ceux de Jean-Marie Poiré. Le défilé des périodes, des épisodes, des trente-trois (chiffre christique !) pièces (et non chambres, a fortiori de Shaolin) aperçues tient à la fois du spectacle théâtral (mise en abyme via la représentation à la Lully, char céleste compris, pour Catherine II atteinte d’un besoin pressant, autrefois incarnée par l’éthérée Marlene Dietrich en mode SM selon Sternberg, aphorisme du Nosferatu fragile, vieilli, sans cesse refoulé par les autorités : « La Russie est un théâtre »), du happeningde groupe (de masse, tant les figurants, in fine en route vers la sortie, ne se comptent plus au final filmé à contre-courant, comme une grande vague se retirant), du cinéma psychopompe (pléonasme) et de la balade mentale (aveux d’invention du narrateur au sujet de la saynète stalinienne), triviale et létale (filigrane de la nécessaire protection muséale). Un mort en immortalise d’autres, pour ainsi dire, et une tension dédoublée habite ce palais esthétique et politique (essayez de les séparer) hanté, film tourné en muet (on comprend pourquoi) cependant tapisserie sonore de voix, de bruits, de musiques, de silences, aussi, évocation-reconstitution à la vitalité très appliquée, minutée, de mannequins charmants et vivants, hommage nostalgique et cynique à un empire avant sa chute, avant l’incendie de l’établissement, avant les métamorphoses de la géopolitique et le règne de Poutine, tsar de KGB égaré en Syrie.


Arche (de préservation patrimoniale, d’alliance nationale) et mausolée (de la grandeur des dictateurs, des symboles débarrassés de leur hyperbole, cf. la réplique dépréciative sur Pouchkine), le film de Sokourov fait le pari un brin faustien (son Faust entrevu ne nous convainquit guère) d’encapsuler dans son flux perceptif, artificiel et mémoriel, plusieurs siècles d’histoire (formation du cinéaste, évangile de vainqueurs) russe. Huis clos peu préoccupé par la chronologie, labyrinthe de couleurs, de pénombres, vagabondage significatif à la moralité immersive, L’Arche russe joue également de l’unité, pas seulement celle du pays. Un jour (de prise de vues), une ville (Saint-Pétersbourg), une saison (l’hiver à l’Overlook, toponymie littéralement en surplomb, la machinerie subjective s’élevant parfois à quelques mètres du sol, rien d’impossible pour un fantôme), un souffle (de respiration, inspiration et surtout expiration + le vent sur le générique de début, antérieur à des rires féminins puis à un fondu à l’ouverture expéditif, sans omettre une drolatique parade d’intimidation, crapauds de carnaval, joues gonflées, avec un érudit vaincu, porte fermée) reformulent la triple unité dramatique de la tragédie (« Pourvu que ce ne soit pas une tragédie » s’inquiète le désincarné) classique (lieu, temps et action), la chute de la maison Russie, à défaut de celle d’Usher, représentant pour le réalisateur, de la manière la plus littérale et a priori la plus cinématographique possible, une avérée tragédie. Hédonisme, communauté, faste, mélancolie, le film pourrait (vise à) passer pour un précipité de la fameuse, insaisissable « âme slave », une errance dans sa quintessence, un parcours au long cours à l’intérieur d’un territoire sacré, sacralisé, en rime au surnaturel rendu habituel (convention de l’énonciation), dont les tableaux animés doivent nous instruire, voire nous édifier, en sus de nous amuser, de nous divertir, au sujet de ses sujets.

Envoûtante et inquiétante, drolatique et lyrique (superbe nocturne de Glinka), la déambulation en apesanteur (sensation de flotter d’une convive), en profondeur (de champ) n’entend plus cartographier au singulier de l’observation les figures (faces et motifs) d’un « genre » lui-même en clair-obscur (La Dame du lac de Robert Montgomery, curiosité de polar participatif aux miroirs méta révélateurs du privé à la Chandler) mais à faire fusionner à l’intérieur du dispositif scopique les strates de temporalités, de registres et de discours. Le tellement (ultra) russe artefact tient ainsi du mille-feuille audiovisuel, que certains esprits chagrins ou taquins, peu épris de nationalisme (même tamisé de relativité, d’autocritique) et d’académisme (double sens) pourront trouver un tantinet indigeste, certes. Au-delà de sa dimension anecdotique d’objet multimédia (le POV en placebo d’interactivité), de visite virtuelle (et partielle, partiale) d’un musée qui, surprise, ne vend pas le DVD dans sa boutique, L’Arche russe cristallise en creux et en plein (la vue) le parcours et l’image – un film impliquant la peinture figurative et l’Histoire mise en scène porte au carré la nature du cinéma, assemblage, avec ou sans montage, d’images de réalité et pure, ou impure pour Bazin, réalité des images – de Sokourov, élève de Tarkovski titillé par le Temps (de préférence « scellé »), ligoté à l’époque de l’URSS, adulé depuis et reconnu à Cannes ou Venise (récompense catholique pour Alexandra sous patronage bressonien !), homme de fresques intimistes, de biographies stylisées, de portraits de femmes ou de documentaires de « célébrités » locales, littéraires ou musicales, artiste primé (en Russie aussi) autant que candidat électoral.


Sa schizophrénie harmonieuse irrigue son métrage déguisé en tour de force d’une sidérante douceur, d’une élégance chorégraphique de danse macabre. Élégie de Moscou, avec les renforts de Tonino Guerra et Chris Marker, paraît une matrice funèbre et une réponse personnelle (Tarkovski, rien que lui) à cette arche étroite et vaste. Le diptyque apocryphe constitue donc une reformulation en toute subjectivité, documentée ou fictionnelle, du fameux « musée imaginaire » de Malraux, orateur-pilleur-décideur bien connu des républicains espagnols, des résistants français, des cinéphiles outrés par le sort réservé au vénérable Henri Langlois. Qu’il cadre et se glisse dans un cérémonial de pardon international, qu’il espionne Pierre le Grand avec un général ou Nicolas II en famille, deux illustrations de violence, factuelle ou souterraine (massacre précoce des Romanov), qu’il donne à voir une aveugle éclairée (tels les despotes) devant les toiles (La Madone aux perdrix de Van Dyck, par exemple) qu’elle ne peut voir, qu’elle connaît incroyablement (Lang dans M le maudit ou Michael Powell dans Le Voyeur surent nous faire entrevoir précédemment les mystères herméneutiques de l’aveuglement heuristique), qu’il suive à vive allure une nuée d’adolescentes à la Debussy, nymphes ambrées d’un grâce tenace, qu’il croise dans la nuit de l’oubli, d’un atelier caché, un soldat du siège de Leningrad (projet inabouti de Sergio Leone, notoire virtuose des horloges) en train de fabriquer son propre cercueil, le film filé (à l’instar d’une métaphore) sait s’arrêter quand il convient, dans un jardin extérieur à la blancheur refroidissante (« Aucun mortel ne doit courir après les tsars. Nul ne peut les rattraper »).

La sarabande au parfum de mazurka convie un clone d’Annie Lennox, séductrice fantasque, et des marins débarqués, allez, du Potemkine, associe les touristes contemporains d’une petite galerie italienne, bonbonnière rosée du style Empire, aux « gens éternels » dans leur cadre intemporel, un « Vous survivrez tous » en rajout (la voix invisible rappelle le dédoublement réflexif du commentaire audio des suppléments de galettes discographiques en plastique). Le baladin voltairien, étonné de si bien parler russe, fait la connaissance d’un docteur et d’un acteur présentés par le narrateur, tandis que du marquis, logiquement, émane une forte odeur de formol, que les vieillards lui explicitent le symbolisme de la poule et du chat sur un opusconsacré à la naissance de Jean-Baptiste (en bon catholique, il s’émeut du voisinage de  Cléopâtre et de sainte Cécile, il taquine et ignore Wagner, « gamin qui s’est très mal conduit avec mon ami Meyerbeer », il s’écrie « Mama ! » face aux filles callipyges de Canova, sa génitrice en relation du sculpteur, il apprécie à leur juste la valeur des couverts en porcelaine de Sèvres, œuvres d’art et d’artisanat à l’éclat de finesse sans rival ; il se permet même de tétaniser un jeune homme admiratif sous Pierre et Paul dépeints côte à côte, le tançant d’ignorer l’arrière-plan religieux du portrait). Néanmoins, Sokourov laisse à autrui, merci, l’exégèse (manie médiocre du didactisme, explications superflues d’experts, commentaires mortifères d’incapables), il esquisse la question de la copie (le pouvoir louerait l’ersatz domestiqué, ne voudrait pas d’idées, surtout originales), l’objectif non en faussaire, en transparence de l’œuvre (Le Mystère Picasso de Clouzot) mais en réceptacle d’une image du monde soumise aux aléas des années, reliée, au prix d’une interminable révolution, qualifiée de « très triste », à la modernité incertaine (à la question presque rhétorique de savoir si la Russie vit désormais en république, l’homme hors-champ répond un éloquent « Je ne sais pas »).


Évidemment, le démiurge de « seconde main » (appréciation négative), le chercheur d’équivalences (jugement positif) entre les arts (supposés noble ou populaire), les langages, les imageries et les commerces (peinture et cinéma, par conséquent, chemins différents confondus par les béotiens, les universitaires, les « chercheurs ») ne possède pas une once de la métaphysique (stellaire, cosmique) et de la poésie (musicalité de l’intériorité concrétisée) du tovarich Tarkovski, icône humaine d’altérité apprivoisée, essentielle. Pareillement, il échoue dans l’élaboration defacto d’un temps ressenti dans son écoulement, son intensité, apparaît bien timoré, inexpérimenté, par sa confiance naïve (ou arrogante) dans le seul appareillage technique, davantage lorsque mis en parallèle avec la scène de la bougie salvatrice dans Nostalghia, de l’agression verbale dans le métro parisien de Code inconnu (Haneke, ici stakhanoviste de la rigueur chronométrée), du viol utérin infligé (aux acteurs, au public) dans Irréversible, trois sommets représentatifs du temps au cinéma, de ce que l’un fait à l’autre et inversement (j’omets volontairement les arabesques funestes de Welles dans La Soif du mal, de Brian De Palma dans L’Impasse ou de Béla Tarr dans Damnation). Au petit jeu de « l’effet de réel », le X, à tout prendre (sans jeu de mots, quoique), parfois, s’en sort mieux, justement parce qu’il se moque (généralement) de la théorie, du concept, de « l’installation » (double acception), parce qu’il produit une correspondance dévaluée d’art classé contemporain (abolition de la narration, fonctionnalité masturbatoire désinhibée du sens, du message) sans le savoir ni le vouloir, car il tend vers l’efficacité de l’économie (moins filmer moins longtemps revient à dépenser moins d’argent, tant mieux si ces considérations donnent l’occasion de témoigner en faux direct itératif de la montée programmée de la jouissance).

Le film propose une expérience de direction vers nulle part, et nul hasard si notre artificiel Frenchy décide dans les derniers moments de demeurer au sein du tableau projeté (de la photo festive, sourit Jack Torrance), de singer le protagoniste de L’Invention de Morel (roman d’amour et de mort sur la fascination d’une obsession platonicienne) voulant à tout prix, même celui de sa vie, s’intégrer dans le dessin central, dans le film-réalité d’hier, animé à jamais par la mer. La mer, noire et blanche, brumeuse, quasiment polarisée, on la retrouve au tout dernier plan, rectangle raboté (au format 1.85) d’abstraction entrevu par une porte en surcadrage. Le bal impérial qui la précède, morceau de bravoure en présence, bigre, du maestro Valery Guerguiev (dirige-t-il en play-back, comme naguère Karajan pour la TV ?), se situe (résonance de 1913) au croisement du Guépard(bourgeoisie à l’assaut de l’aristocratie) et du Barbier de Sibérie (Le Docteur Jivago sur fond de Noces de Figaro), derniers feux d’un monde finissant (fin de partie, de règne de la représentation enregistrée) avant la « boucherie héroïque » de la Grande Guerre et l’arrivée révolutionnaire de Lénine. Les vivants (ou leurs faux-semblants) dansent avec les morts (qui respirent encore) et chacun s’en retourne d’où il vient, au cœur des ténèbres liminaires, troupeau d’uniformes et de robes magnifiques, dérisoires, en ligne droite d’abattoir, en foule anonyme emportée par les courants houleux autour et au cœur de la patrie. Pour Sokourov, la peinture et le cinéma, collections de cadavres plus ou moins exquis, réussis, semblent s’apparenter à des arts d’embaumement distant, au présent, à des portes ouvertes (leitmotiv visuel) sur une forme fragile (illusoire pérennité du support informatique en dialogue avec le caractère organique des tableaux condamnés à s’abîmer, à être ponctuellement restaurés, comme les films du siècle dernier sur pellicule, inflammable ou non) d’éternité.


« Nous sommes destinés à naviguer éternellement. À vivre éternellement » affirme la coda grise, peu joyeuse consolation (de damné piégé dans l’enfer de la répétition). L’Arche russe, mémoire d’outre-tombe à la saveur (occidentale) polémique, avec ses troubles et ses ratages, son audace sage et sa tristesse porteuse (tel un mur de soutènement), son tissage dépourvu de métissage, se révèle une sorte de voyage astral en terre familière, le périple partagé d’un esprit conservateur (conservation-momification, résurrection-recréation) et désillusionné (sur l’avenir des empires), une élégie pour nos nuits européennes érigées sur un marais asiatique (le Français à la redingote serrée, aux bras pliés dans le dos, aux gants blancs le démangeant, souligne la contradiction architecturale et morale d’une cité polymorphe, aux dénominations mouvantes, puisque Pétrograd, ancienne capitale construite à partir du vide avec l’Europe d’alors en ligne de mire, se vit supplantée par Moscou, « mère » martiale et centre de la finance « rouge »). Sokourov, ni courtisan ni visionnaire, envoûte ou déroute, irrite ou séduit, ennuie ou entraîne – il ne laisse pas indifférent, à moins de ne pas s’intéresser à l’art, au cinéma, aux hommes et aux femmes destinés à disparaître, là-bas ou ailleurs, dans une valse-hésitation (et interrogation des fonctions de l’esthétique encadrée, au propre et au figuré, par le politique) étrangement émouvante, silhouettes suspectes prisonnières volontaires d’un flot remarquablement et déraisonnablement contrôlé. Il faut voir son avant-dernier film disons en double séance avec l’âpre et poignant Leviathan(Joël Chapron itou aux sous-titres), abordé ici même, histoire de se faire une idée en image(s) de la Russie d’hier et d’aujourd’hui, de ce début de siècle (je pense au péplum, parc d’attractions repensé par le contexte de production), à la fois proche et hors d’atteinte, mythologie cruelle et fraternelle dans laquelle (clin d’œil à Wajda) admirer des diamants au goût de cendres.      

The Sea Mousse : Tous les matins du monde


De l’art, du cochon et des questions : let’s meet MetArt.


Sur la plage abandonnées

En bordure de mer solaire, rime involontaire à la coda équestre (nul vortexà la Peter Strickland) du presque parfait Perfect de Michael Ninn, deux jeunes femmes s’ébattent au ralenti. Sourires semblant sincères, chevelures (crinières complémentaires) à la Debussy (miroiter Mélisande loin du pont capillaire d’Octobre), robes légères, verte et bleue, d’éternel été (Camus mis à nu). Cela sent le film de vacances, la virée entre copines, les embruns ensemble en solo loin des épuisantes épées de chair masculines, parfois molles, d’ailleurs (borne blanche à l’inscription DP, malicieux reliquat érigé de virilité). Sur la dentelle cruelle de rochers obscurs, massifs, éventrant le ressac avec panache, gerbes folles (telles les vierges) d’eau laiteuse, d’écume de cristal et de sel irisé, naturelle et amusante substitution à l’éjaculation, sa métaphore rythmée par le mouvement incessant de la planète liquide amnésique (qui dit Solaris ?), le couple se tient sur une grande serviette pourpre matelassée aux motifs jaunes, autel apriori confortable dressé en vitesse et simplicité pour leur profane rituel charnel. La blonde se tient de trois quarts, son flanc tourné vers l’autre belle, brune positionnée idem, en avatars incarnés de la musicienne au premier plan du Bain turc d’Ingres. La baignade délaissée, délivrées de l’intérieur étouffant du harem, les sylphides aux allures de nymphes vont s’adonner dans la (brève) durée à leurs étreintes de damnées, dirait Baudelaire, accompagnées dans leur danse sans serpent, sinon elles-mêmes, couleuvres à l’œuvre, par le crépuscule rougissant (de les voir si bien s’aimer au bout du monde). Quelque chose du sentiment-sensation « océanique » (ta mère aussi) éprouvé par Catherine Millet dans ses partouzes mondaines (« Puis-je m’introduire dans vos trois intimités, s’il vous plaît ? – Je vous en prie, faites donc, mon bel étalon masqué ! ») surgit ici, doublement, idéalement.

Le temps passe vite même (ou surtout) enlacées, il faut effectuer le cérémonial sans faille ni états d’âme, dans une complicité assurée, avérée, de professionnelles (pas putains, plutôt performeuses) explicites. Les gestes gracieux, les silences de tension, les halètements vibrants et les petits cris risibles, précieux, s’enchaînent suivant le déterminisme du « genre » (pornographie adressée, parité oblige, aux hommes autant qu’aux femmes, rien, désolé, ravi, de l’attirail supposé ludique pour adultes, des figures imposées du rapport protégé, ou pas, entre gymnastes-automates). La douceur marine, uniquement féminine, du segment, joliment intitulé The Sea Mousse (double sens de la délicieuse assonance), possède sa propre ivresse, à des années-lumière du stakhanovisme perforateur du désolant tout-venant. Cela déplaira à certains, en ennuiera beaucoup, mais le court métrage, dans son Scope surprenant, dans ses fondus fondants, dans ses contre-jours un peu arty (pas auteuristes), silhouettes sombres à la Bond selon Binder, ses jeux de cheveux soyeux chipés à l’iconographie des cosmétiques (parce que vous le valez bien et elles également), dans sa bande-son onctueuse (prédominance du piano) cédant la place aux soupirs de plaisir, au va-et-vient des vagues infatigables, mérite notre attention (et la vôtre, pourquoi pas). L’orgasme humain, réel ou feint, semble s’unir à l’extase aquatique, la nudité des peaux, glabre ou ornée, surprise, de pilosité, paraît dupliquer celle du paysage sauvage et paradisiaque dans sa tendre dureté. Tout invite, durant ce temps suspendu (à leurs lèvres) de dix-sept minutes, à la découverte du faux reflet, à la présence au monde davantage qu’au spectacle rémunéré, à une amitié de climaxà contempler, apaisé, mains sagement croisées à portée du clavier (ou plus si affinités érectiles).



Œil rouge et billets verts

Les petits gars de Santa Monica (honni soit qui pense à niquer la sainte, pas celle de Clinton, non), California (fornicatrice), shootent en HD avec la Red (comme le Verhoeven de Elle, film félicité sur le site du fabricant), d’où ces images très léchées (partout, mon chou), en effet. Andrej Lupin (ce pseudonyme russophile me turlupine, entre la référence au classe cambrioleur de Leroux et l’absence d’une seule voyelle à la Perec, qu’il suffirait de rajouter pour dénommer le clair objet du désir hétéro manquant de la saynète) dirige et Ariel Piper Fawn (prénom à la Disney relisant Andersen + patronyme dédoublé sous influence des Grimm ou de Bambi ?), une dame (rousse, Tchèque, hardeuse discrète) donc, produit ceci (une pensée pour Jane Hamilton, pionnière lucide et audacieuse à l’époque de Sex, toujours pour Ninn). Lorena B (classée exclusivemodel de la société en ligne, accessoirement l’un des plus irrésistibles sourires du X contemporain avec celui de Dani Daniels) & Whitney Conroy (svelte Fée Clochette aux faux airs de Poppy Montgomery blondie dans feue FBI : Portés disparus) jouent gentiment les naufragées tout sauf désespérées, cadrées principalement en plan d’ensemble ou en plan rapproché à quarante-cinq degrés, disons (notez des gros plans guère insistants, une éphémère et spectaculaire contre-plongée). Le film date de 2013 mais il pourrait se situer, par son abstraction eschatologique, cosmique (ou comique, sinon soporifique, persiflent les mauvaises langues plus à l’aise avec le hardcore qui tache, de préférence les visages du soi-disant deuxième sexe), à n’importe quels place et moment d’une imaginaire frise chronologique (le cinéma, y compris celui-là, déploie son propre espace-temps, s’inscrit dans un passé réactivé, s’égare dans une sorte d’interzone littéralement projetée, abouchée à la courbe meurtrière du futur).

Si SexArt, l’un des fleurons de la firme-réseau MetArt Network, déclinaison infidèle de la première plate-forme créée en 1998 (MET pour Most Erotic Teens, maladroit acronyme d’origine, à faire ressusciter dans sa tombe de suicidé David Hamilton, même si ces jeunes filles en fleurs-ci ne se drapent point de flou, tant mieux pour vous), affiche fièrement des histoires, des dialogues (en espagnol !), des développements narratifs (aventures de romancière à l’ère numérique), il nous semble que ce type de parenthèses enchanteresses (bon courage ou endurance pour explorer l’intégralité de leur vaste catalogue), hors du temps, débarrassées du moindre argument, représente la meilleure part du corpus. La réalisation, la direction de la photographie et le montage, pensés, soignés, enfin financés, s’affirment farouchement (afin de sublimer des « modèles » peu farouches) ; les productionvalues des lieux de tournage, échantillons d’un tourisme de luxe heureusement rétif à l’étalage ostentatoire (l’écrin caressant de l’environnement visuel, architecture ou nature, procède évidemment de la sensualité revendiquée, une étude sur la philosophie de l’ameublement – pauvre Poe épris de sa virginale et juvénile cousine maladive – dans le bluemovie restant assurément à mener), délocalisent le désir dans un univers (de conte de fées ignorant les enfants) de calme suprême, de volupté veloutée, à l’abri de la maladie, de la solitude (ou joyeusement onaniste), du déclin (certain), de l’exploitation et, le plus important, du mépris (généralisé, réciproque, des deux côtés de l’écran). Voici bel et bien un exemple assez exemplaire d’eroticcinemafordiscerningadults, accroche honnête du site, et l’item ci-dessous (ou dessus, choisis), issu de la « philosophie » de MetArt, précise, avec une pointe de pardonnable présomption, l’enjeu et l’ambition de l’imagerie élaborée.



La voie étroite ou royale de l’altérité

« The “Art” in MetArt stands for something. It is not “branding hype” of an overused term, or a marketing technique masking something we’re not. It is a guiding philosophy and plays a role in everything we do. Every site in the MetArt Network is presented beautifully and built upon the highest quality, most artistic content available. Our hundreds of photographers excel in both adult and mainstream entertainment, garnering worldwide recognition and countless awards. It is this philosophical commitment to art, quality and beauty that sets us apart in an overcrowded sea of erotic mediocrity. » Very clear, isn’t it ? Ajoutons que le networkdonne dans le caritatif option féministe et qu’il encourage à soutenir la Free Speech Coalition, association professionnelle (équivalent, jusqu’à un certain point, de la MPAA du cinéma mainstream) de protection, de promotion (voire de régulation) et de défense (juridique) de « l’industrie adulte », en butte à la censure étasunienne et arc-boutée sur le sacro-saint Premier Amendement constitutionnel. Les pornographes, n’en déplaise à leurs détracteurs, disposent par conséquent d’un cerveau et une poignée, croyez-le ou non, allez voir ou pas, ne manque pas de cœur, convainc par son labeur, alors créditons-les d’une originalité rassurante, d’une intégrité impossible à confondre avec la morale de mercenaires du peuple d’épiciers polluant un secteur proportionnellement plébiscité et déprécié. Récompensé (docte anecdote) aux XBIZ Awards en janvier 2017 dans la catégorie Adult Site of the Year – Photography (juste justice), MetArt propose, mine de rien, le rien placé aux creux des reins, un autre chemin aux amateurs (ou observateurs dépourvus d’hypocrisie salace, de puritanisme priapique) de sexe filmé.

Les vignettes coquettes de la « maison-mère », malgré leur poli (de galet, à l’occasion), ne prolongent pas vraiment la lignée du « porno chic » (Andrew Blake au pays de Donald Trump énormément, Kendo avant le Brexit) et moins encore le bourgeois bourgeon hexagonal (Marc Dorcel, ma vieille) poussé dans les ruines nostalgiques d’un illusoire « âge d’or » fixé au début de la décennie 70. Tandis que des scènes (à trois) entrevues laissent supputer que même le sperme apparaît pasteurisé, virtuellement déposé en offrande documentaire (oui, je jouis, chérie, et toi, vous, aussi) sur les fesses impeccables (raccord maquillage, please) de la cordiale partenaire, The Sea Mousse se caractérise par une authenticité, une simplicité, une modestie tressées à l’artificialité de la situation et de la position (du spectateur-mateur). Comment et pourquoi filmer la sexualité ? Comment introduire (avec doigté) l’amour dans le commerce, la connivence au sein de la jouissance ? Comment contrer l’infinie tristesse de cet empire, esquissée naguère par votre serviteur, l’enlacer, à défaut de la liesse, à une forme de joie, d’accomplissement, de béatitude (privée de transcendance, mais l’immanence des amants, des instants, recèle mystère, puissance et spiritualité, par-delà et via le grotesque touchant des accouplements, des corps si fragiles, jusqu’au cœur des actes jugés les plus vils) ? Comment s’accorder sexuellement, sentimentalement, avec l’océan, épouser cette force vertigineuse, implacable, inquiétante dans sa sérénité séculaire ? Comment guérir la blessure, suturer la césure d’un visage et d’un vagin, exposer l’intériorité en passant par la corporalité, la peau en panoplie impénétrable, en armure de nudité qu’il conviendrait de défaire, d’abandonner comme on s’abandonne (peu et mal) entre des bras aimés (pour de mauvaises raisons, par amour de l’amour, d’un mythe culturel à réinventer) ?


Grandes questions auxquelles ce petit film répond à sa façon, avec sa réussite et ses limites. En vérité (je vous le redis), il ne sert strictement (interdit aux mineurs) à rien de conspuer, canoniser (incendier ou justifier) un courant congénital au « cinématographe » (dans la bouche des frères Lumière et non de Bresson). La pornographie audiovisuelle (la « littéraire » demeure minoritaire) existe, continuera longtemps à exister : regardons-la bien en face, droit dans les yeux et vers d’autres zones (érogènes) de nos anatomies au miroir mélancolique, fantomatique, gynécologique, esthétique. Lui offrir une publicité gratuite ? Certainement pas, aucun besoin (ni envie) de cela – cependant persister (signer, saigner), tout au long d’un court article, à célébrer la beauté, afortiori, oui, à l’endroit où l’on n’envisage pas de l’atte(i)ndre, de la trouver. Retrouvée, l’éternité rimbaldienne à la Godard ? Pas jusque-là et pourtant une brise (des bises entre filles) maritime en (r)appel (inégale possibilité plurielle du plaisir féminin), en regard vers l’horizon, en élan vers un rivage réconcilié, adulte, confiant, passionné et passionnant.  
          

La Nuit de tous les mystères


Amuse-toi avec le chiffre trois.


Advice for the young at heart
Soon we will be older
When we gonna make it work ?

Tears for Fears
Défaire le  cinéma

Sans pognon et sans caméra, chantait Claude Nougaro sur un air de Michel Legrand. Écran noir, nuits blanches, pellicule triturée par et dans l’expérimental. Le pognon, on connaît. La caméra, on s’en passera. Tourner sans fric, sans star, sans subvention, sans autorisation. Utiliser la technologie d’aujourd’hui, par exemple se placer à un coin de rue, n’attendre rien ni personne, seulement le flux du temps capturé par le cellulaire. Andy dis-moi oui Warhol peut aller se recoucher dans les draps arty, farceurs, de son très long métrage consacré au sommeil. Le dormeur s’éveille, quitte les rives et la salle du film intérieur. En plein jour, la réalité tend à se fausser, toile peinte tendue sur le vide, qu’un souffle de folie impromptue, déterminée, suffit à faire trembler. À chaque seconde le cerveau analyse la perception et projette le film du réel en reflet sur la cornée. Quand l’amant étreint sa bien-aimée, à qui pense-t-il ? L’amour se nourrit de lui-même, guère d’autrui, les sentiments essaiment leur propre espace-temps. Béatitude des illusions, baume de la fiction. Et l’impression tenace de vivre à l’intérieur d’une création, d’un rêve, d’un cauchemar, d’un spectacle de nulle part. Violence des puissances de mensonge et de séduction mais rien à leur substituer, aucune essence à traquer, révéler, enlacer. La vérité, avec son grand v de victoire, lubie d’imbéciles. Triste matrice complice. Les caméras de surveillance mettent au pas les figurants, cadrent froidement leur errance, leur danse de morts-vivants. Dans la ville à la douceur glacée se croisent des trajectoires de hasard organisé. Mille histoires secrètes, mille narrations en gestation. Une suite d’instantanés figés dans l’ambre du temps, comme sur la jetée en noir et blanc de Chris Marker sans couleurs.

Les images, au fond du puits de la nuit cosmique, décharge de paysages, abysses de solitude en solo, à deux, à l’infini, ne racontent qu’elles-mêmes, leur formation, leur articulation, leur disparition prochaine. La rétine s’abîme à contempler sa ruine. Les phrases les plus sages recèlent une menace discrète. Paranoïa en possible définition du cinéma, qui ne se priva pas de développer le motif de la persécution tel un sous-genre en soi. Il existe une seule façon de faire des films, la sienne. Les règles, les lois, les conventions, d’énonciation, de figuration, d’optique et de récit, ne constituent qu’une doxa de paresse, une gifle à l’ivresse des pouvoirs du cinématographe entravé à la Prométhée. Un siècle abject, un ramassis de scories, des monuments d’avortements, cela ne s’avère pas assez ? Il faudrait continuer ainsi, tous ensemble, jeux sans frontières de la misère de l’imaginaire, de l’aveuglement des perspectives, de la faillite des rites ? Sans la conscience du jeu scopique la plus importante, incandescente, irréductiblement rétive aux règlements, aux commandements, aux financements, le cinéma meurt, se suicide, se dissout dans la mélasse dégueulasse des sorties du mercredi. Un troupeau de veaux à l’abattoir. Un couloir de la mort vers les sièges en velours rouge. L’extinction des lumières, des feux, des révoltes. Tout autour des dressés, des domestiques, des cinéphiles tellement habiles à se leurrer, à accepter l’insupportable du monde, à le conjurer durant quatre-vingt-dix minutes, des murs presque capitonnés, un maton à côté du projecteur et un second à l’entrée, prêt à faire raquer pour le ticket qui n’explosa pas, hélas, dans le sillage de William S. Burroughs. Cinéma sans caméra, sans chambre forte ni d’isolement, d’obscurité tombale. Cinéma de guérilla pour regagner un soupçon de raison, passion, horizon. Aussitôt essayons.         

Néant vivant du fondu au blanc

Et si le cinéma, au lieu d’ériger en toute impunité des univers parallèles, ne consistait qu’à donner à voir, entendre, comprendre et ressentir une abolition fondamentale ? L’enregistrement des spectres, le déploiement des embaumements, la nature foncièrement funéraire de cet art d’intangible, de business, de divertissement et d’ascèse, tout ceci convie vers le montage final de l’existence scellée en destin de rien, de chagrin, de funèbres festins. Tout semble tendre vers les ténèbres définitives attendant patiemment les convives, les spectateurs volontiers, volontairement lovés dans la pénombre. Ni la lueur de l’écran ni la lumineuse signalétique de secours ne sauveront quiconque de sa confrontation au cercueil. Cendres du temps et du mouvement, foyer noir au pouvoir fascinant. Jamais la moindre innocence à s’asseoir ici, à visionner chez soi des œuvres audiovisuelles. Payer avec son sang, dans la durée du sacrifice consenti, le droit de s’extraire de l’univers, de la peau impure promise à la putréfaction, certainement pas à la résurrection. Les âmes en peine, en fin de semaine, se rejoignent devant les affiches en surplomb, dans leur arrogance de catins, de camelote, de voyages outrages. La mort, on la mange à chaque séance, on s’en repaît dans la soirée, on en parle en ligne. Tant dégoûte la vie que l’on fonce entre ses bras croupis. La chair indiffère, la Cité peut s’embraser, le cœur du malheur battre la chamade, camarade, la came numérique coule dans les veines des vaisseaux oculaires, jusqu’au sexe et à l’anus chastement dissimulés, cyniquement instrumentalisés par les sociétés, par leurs membres innombrables.

Pense avec ton pénis ou ton clitoris. Consomme en économe. Vote en patriote. Écris en abruti. Survit en esclave et remercie au quotidien tes maîtres mesquins. Le goudron vaut bien une oraison, les films maquillent le visage méconnaissable, la caméra cadre un simulacre réconfortant. Le fondu au noir te va comme un gant mais apprend l’élan du fondu au blanc. Sur la blancheur délivrée des impostures, des magnificences, un rectangle devient fenêtre interne. Kasimir Malevitch et son carré blanc sur fond de néant. Les yeux révulsés, aveuglés, de l’horreur et des résidents de l’au-delà selon Lucio Fulci. Le lait des femmes, de l’assiette du chat chez François Truffaut radouci, le kolkhoze éjaculateur du sieur Eisenstein. La virginité profonde des calligraphies chinoises, des panoramas asiatiques ou animaliers stylisés sur le papier. Les calligrammes algébriques de Mallarmé. Le territoire poétique habitué à l’absence, à la part de manque et de respiration. Poe et la coda en table rase de l’odyssée d’Arthur Gordon Pym. Le fondu au blanc ne corrige pas le fondu au noir : il le fore, il le ranime, il le transcende en épiphanie subite, éphémère, ouverte sur l’immanence de la présence au monde viale sas du film. Les formes, les couleurs, les énergies, la cosmogonie du regard, cela viendra plus tard. Laisse le blanc t’inonder de sa félicité. Absorbe par tous tes pores son orbe photographique. Plonge dans la plaie laiteuse, pénètre dans la figure géométrique aux bords évanouis. Plus rien ne te retient ici, les contes s’estompent, les personnages ravalent leur ramage, les causalités, les linéarités, se désagrègent en fractales natales. Big Bang et gangbang. L’océan et un évanouissement. La jouissance suprême des religieuses aux anatomies méprisées, cautérisées. Dans le bain révélateur de la blancheur chimique dédoublant celle, physique, de l’écran, passent des accords se fichant des raccords, une affirmation et un consentement à l’anéantissement de l’étant.

Une mécanique mystique

Le fœtus stellaire de Kubrick baigne dans le liquide amniotique et cinématographique. Sur la page vierge, les lettres implosent en ligne de fuite, en lignes électriques au bourdonnement inquiétant, à réjouir un David Lynch, tout contre le ciel d’opale. Les chasseurs se lèvent à l’aube. Ils immolent la sentimentalité. Quelle étrange idée de déféquer derrière sa dulcinée, se désole Jonathan Swift cité par David Herbert Lawrence. Un mysticisme de maintenant, un dépassement au présent. Le cinéma en train de muter à l’unisson du corps. Dans les laboratoires s’élaborent un futur déjà là. La génétique et le numérique retravaillent le détail du sujet, le sujet en détail, refaçonnent l’objet pensant, pensé, à repenser, désormais malléable. Mécanique organique et informatique. Pellicules restaurées, squelettes réparés. Un work in progress incessant, un processus d’appareillage, de machinerie, d’homme mal construit, crachait Antonin Artaud. Remonter le film, démonter la structure, oser les brisures et les interpolations. Une nouvelle chirurgie de l’œil au rasoir andalou, une tératologie jolie à portraiturer au côté de John Merrick, une ductilité liquide propice aux chimères du morphing, avatar atemporel du fondu enchaîné. Lorsque l’application, bien appliquée au scalpel dans la boîte crânienne, permettra de regarder, paupières fermées, le théâtre de chambre aux allures d’épopée. Lorsque l’espèce se mire au ravissement du pire, aux suppositions probables, aux réalisables utopies sans merci.

Le cinéma, dans sa trivialité de mécanisme, dans sa dématérialisation binaire, dans sa multiplicité de réception, de transmission amnésique, autorise à entrevoir, envisager, redouter, adorer l’avenir contaminant l’instant vivant, à l’instar de la vidéo prémonitoire du prince quantique et maléfique de John Carpenter. Terrés dans une cave ou une église, les survivants assistent à un avènement. La lettre volée du génome, la séquence omise du film d’archives se signalent et de dissimulent au creux de leur évidence ingénue. La statue se rue hors du marbre. La mortalité des populations, des filmographies, représente un défi à relever, un obstacle à transpercer, écho démultiplié à la flèche céleste fichée dans la poitrine individuelle de la sainte rayonnante et mourante. Le Bernin ou Alain Cavalier, d’une extase de Thérèse à l’autre, d’une femme à une icône, de la sculpture en trois dimensions aux deux plans du cinéma. Profondeur de la peur joyeuse à fréquenter ces fantômes, à se frotter à leur irrationnel. Quelque chose qui leur appartient, qui revient par intervalles, traverse l’arche archétypale et muséale d’Alexandre Sokourov, les filles du feu saphiques au bord de l’eau éternelle, le samouraï keatonien et tarkovskien souriant en s’éventrant à sa gamine orpheline. Le cinéma sans caméra, le cinéma du fondu blanc, le cinéma mécanique et mystique : à vous de le pratiquer, analyser, rendre enfin dangereux. N’attendez pas nos morts pour nous redonner encore l’envie de vivre, de voir, d’écrire puis de partir.  

Tout Just : Le Malentendu


Une vie, quelques films, « toute une époque » et pas une pointe d’amertume.


Voici un sympathique et anecdotique ouvrage (portfolio de photos en « cadeau »), à l’image du personnage et de ses métrages, surtout le très surfait Emmanuelle (mais une pensée sincère pour la vraiment regrettée Sylvia Kristel) ou l’anodin/mondain MadameClaude(Françoise Fabian, assez méprisante, appela cela « faire des ménages »). Just Jaeckin, survivant d’Algérie, d’où, sans doute, une partie de sa (parfois farceuse) mélancolie, commune à Philippe (Labro, élogieux préfacier) de Broca, autre soldat-cinéaste au même endroit au même moment (alors baptisés du rassurant « événements »), illustra aussi par hasard le chef-d’œuvre de Dominique Aury (akaPauline Réage) dédié à la mystique et suicidaire servitude amoureuse volontaire (E. L. James peut aller se rhabiller, nuancée ou non), ironie érotique pour un homme finalement très pudique et maladivement (bégaiement compris) timide. Ancien étudiant en arts passé par la presse écrite (du « poids des mots », du « choc des photos ») désormais reconverti, au côté de sa femme, en sculpteur et galeriste (leur site ne mentionne aucune filmographie !), l’auteur du DernierAmantromantique(le féminisme au cirque), naguère épris de vitesse en voiture (antique marotte de Jean-Louis Trintignant croisé sur les circuits), artiste éclectique et dilettante en marge du « système » (pas d’école de cinéma, peu d’amitiés dans ce milieu, des impasses hollywoodiennes, une modestie lucide sur la qualité de son parcours et l’authenticité de ses souvenirs), laisse derrière lui, sur écran petit ou grand, sur papier glacé ou en trois dimensions, de jolis produits publicitaires (pléonasme) sincères ou mercenaires, légers comme l’air (du temps) et vides comme des bulles de champagne (voire de savon ou de lessive pour Isabelle Adjani). Pas si mal pour un enfant (nulle interdiction aux mineurs pour les sensuelles aventures bédéphiles de Gwendoline) de la guerre épris de sa grand-mère l’émerveillant au Louvre et le père (d’une fille adorée) d’un mythe cinématographique (touristique) inoffensif, défraîchi, à l’intérêt disons sociologique, sinon folklorique (oui, une femme peut fumer avec son sexe, rajout risible de producteur imposé à un débutant outragé) qui se vit recevoir, en sus de son immense succès populaire, une volée de bois vert critique bien dure (idem pour Histoire d’O, d’ailleurs), dont on se demande, aujourd’hui sidéré, ce qui la motiva, outre l’envie et la pudibonderie – « O temporas, o mores » (de nos fesses)...



Lapsus : My Beautiful Laundrette


Le sang « ne part pas » et nous non plus, captivé(s) par les funérailles mentales.


En trois mots : du beau boulot que ce huis clos, davantage proche de Memento (le Temps discontinu selon Nolan) que de Tarantino (nulle logorrhée ni second degré, malgré un humour noir constant). Karim Ouaret, trentenaire avignonnais, réalisateur multicartes (clips, publicités, téléfilms), livre un court métrage impossible à confondre avec une esquisse trop diluée dans la durée ou un long avorté. Lapsus, film maîtrisé du premier au dernier plan, constitue l’équivalent audiovisuel d’une nouvelle, image(s) d’un monde en soi se suffisant remarquablement à lui-même. Le solipsisme s’avère d’ailleurs le sujet autant que la forme de cette réflexion en action(s) ludique et dramatique sur les délices et les délires de la perception. Film aimablement méta, à la fois de et sur le cinéma, l’opus revisite un imaginaire (et une imagerie) de polar (ou de graphicnovel) américain et le réinvestit d’une sensibilité pleinement européenne (belle caractérisation des personnages, riche ironie si l’on songe à leur double nature de créatures et de projections). Dépourvu du moindre effet, de tout « effets de manche » de parvenu (production entièrement indépendante), il nous plonge dans l’esprit et la mémoire d’un quidam se rêvant acteur ou ange exterminateur (presque la même chose), tueur (en série) par hasard, par addiction à la fiction en cases de couleurs à la Bill Sienkiewicz. La coda, angélique et sarcastique, lui fera rencontrer infine un ange brun au prénom idoine. Tandis que certains, sinon la majorité, se lamente sans rien faire sur l’état assurément problématique du cinéma français, Ouaret, accompagné d’une équipe (technique) dévouée, professionnelle, tourna cela en six jours du côté d’Antony, dans un local refait à neuf pour les besoins du récit, voyagea partout et récolta moult récompenses attribuées avec justice (record national pour ce format, à battre ou pas).

La tension, le suspense, la violence judicieusement hors-champ, jamais exploitée ou dévaluée, le jeu avec le spectateur (indice disons historique avec le Playboy« incunable », avec la situation fantasmatique du prologue, porté par une Sophie Meister en magistrale femme fatale finalement pour elle-même, d’une couleur de cheveux et d’une tenue vestimentaire à l’autre), la respiration du Scope à l’intérieur de l’espace réduit (le making-ofnous montre le cinéaste en cadreur costaud), une direction de la photographie (due à Matias Boucard) réellement évocatrice dans sa nuit colorée, dans sa journée délavée, la précision de la dramaturgie, tout ceci concourt à la réussite de Lapsus, œuvre artisanale et chorale (toute la distribution mérite une ovation, cafard inclus) dont émane une vraie passion du cinéma et une volonté non subventionnée, perfusée, formatée, de s’exprimer ici et maintenant, quitte, bien sûr, à viser l’international (tournage en anglais justifié par l’univers narratif et l’horizon de distribution). Dans cette relecture (en « focalisation interne ») pirandellienne et cruelle de silhouettes (d’une suspecte) en quête d’auteur, d’un destin aux allures de massacre sur fond de trafic de came (les machines laveraient donc « plus blanc » la poudre du crime ?), notre director n’accumule aucun temps mort, ne joue pas au petit malin, ne se fait pas mousser (à la lessive). Serein, déterminé, modeste, une jolie part d’enfance dans le regard et le sourire, il met en valeur chacun des acteurs (impressionnant Arben Bajraktaraj), sublime (en douceur discrète) et maltraite (gentiment) son actrice, raconte avec élégance et puissance une histoire pleine de bruit et de fureur mais également de foi dans les pouvoirs du cinéma, illusion animée toujours révélatrice, afortiori au carré, mise en abyme, de nos intériorités les plus redoutablement avérées, impitoyablement sincères.


De la sincérité (de la beauté itou), ni Lapsusni son auteur n’en manquent, et l’on ne peut que souhaiter le meilleur à Exceptions, dont nous ignorons tout, qu’il nous tarde vraiment (et vivement) de découvrir. En guise de conclusion, de retour à l’origine, un salut, bien sûr, à Jalane, sa co-productrice et, accessoirement, la femme de sa vie, puisque l’album (venez si ça vous tente, car qui le saura, qu’elle me permette ou pardonne ce double privatejoke un brin équivoque) à son nom en édition collector, acquis vendredi, nous conduisit jusqu’à lui. Le hasard n’existe pas (« Mektoub ! » affirmait naguère Omar Sharif face à Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie), contrairement au talent. Il vous reste par conséquent quarante minutes environ pour compléter cet article en découvrant, iciou , un grand petit film de passionnés, à l’impact surprenant et prometteur.
   

Avalon : Tank Girl


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre de Mamoru Oshii.


Now the party’s over
I’m so tired
Then I see you coming
Out of nowhere
Much communication in a motion
Without conversation or a notion
Avalon

Roxy Music

Ash (prénom chipé à Ridley Scott à bord du Nostromo), otaku polack coiffée à la Louise Brooks, une mèche cendrée vieillissant son avatar (pensons aussi à la coiffure électrique bicolore de la fiancée de Frankenstein immortalisée par James Whale, autre créature morte-vivante, absente au monde des hommes et des dieux, surtout à elle-même), ne vit pas vraiment. Disons qu’elle survit, qu’elle évolue dans un univers vaguement totalitaire aux échos communistes (le mitrailleur défiant le tank en souvenir des événements de Tien An’anmen, auxquels un monument commémoratif rend hommage à Wrocław, les explosions figées semblant donner à voir l’infigurable de Hiroshima et Nagasaki : syncrétisme d’atrocités conçues avec la facilité des CGI et la grâce asiatique d’un peintre d’estampes), la Pologne, chacun le sait, devant d’abord subir Hitler (allié du Japon, le nazisme symbolique, fétichiste, devenu un accessoire de la panoplie pop, là-bas ou aux USA) suivi de Staline (adepte du célèbre « réalisme socialiste », reconfiguration de l’art et donc du réel, les dictateurs se piquant toujours de redéfinir nos vies et jusqu’à nos esprits). Dans son appartement sans âme, plutôt minable et spartiate, un esseulé basset – signature zoophile de l’auteur – l’attend à chaque retour de ses parties en solitaire (dans une salle cellulaire au bout d’une allée munie de barreaux carcéraux) de jeu vidéo illégal, mental, lui fait fête, dévore sa pâtée puis s’endort satisfait (rêve-t-il d’un papillon se rêvant chien, ou l’inverse, comme dans la parabole de Tchouang-tseu ?), sa maîtresse occupée à fumer (tabagisme cinéphilique de femme fatale). Les jours s’écoulent dans la monotonie, dans l’immobilité de mausolée des passagers d’un tramway aux réminiscences autobiographiques pour Oshii, jeune homme en révolte errant sans destination sur les lignes nippones à la manière d’un Jean-Claude Romand sur les autoroutes suisses, voyageur d’aires de repos songeant à ses mensonges, à ses impostures, à ses mises en scène d’un massacre familial.



Cette belle jeune femme brune et taciturne, épiée (dédoublée) par le chauve Bishop (souriant, armé, sorte de Ralph Fiennes délocalisé), ne paraît posséder aucun désir, aucune sexualité, bien qu’elle porte, sous un casque de réalité virtuelle (voire augmentée), sur un funèbre fauteuil de dentiste empruntés à la jetée vertigineuse de Chris Marker, un débardeur (mamelons apparents) et une culotte immaculés, ceci expliquant peut-être cela, croisée des ondes cérébrales et vierge dépourvue d’extase, même mystique, retranchée derrière une armure à peine fendue le temps d’un bref sourire en privé à son canidé (ou d’une larme après une grosse frayeur létale). À l’intérieur du jeu, elle parcourt une « terre vaine » à la T. S. Eliot et des avenues en guerre à la Wajda (pourtant pas de canaux abritant des résistants) ; à l’extérieur, dans sa réalité diégétique presque imperceptiblement infusée par la virtualité (pupilles dorées, fillette entrevue via un couloir), elle arpente un paysage d’un autre âge, entre le réalisme (on y revient) estampillé poétique de la France filmographique des années 30 (ascension en grue parallèle à un escalier tout droit sorti des remorques pluvieuses et amoureuses de Jean Grémillon) et une cité des morts (seul un berger allemand semble vivant) sépia de film noir assourdissant de silence, d’obscurité, dont il faut se prémunir, se protéger, par une multiplicité de verrous, qui cependant n’éviteront pas l’inexplicable disparition du compagnon animal (s’agissait-il d’une hallucination, d’une consolation ? Hors-champ, haut dans le ciel invisible, un avion martial se fait entendre, inquiétant reliquat du jeu et paraphe sonore de la porosité des espaces, des frontières).



Dans une moche cantoche, l’autiste à lunettes avise un ancien partenaire de conflit binaire, exemplarité de corporalité ironique et moqueuse en contre-point de tueries finalement dénuées de vraie violence (entraînement déréalisant des GIs), sinon d’enjeu, les corps des battus, des abattus, se coupant-dissolvant en ectoplasmes graphiques. Murphy, membre (tête brûlée refusant l’astuce rassurante du reset) et chef de la troupe des Wizards (pas vraiment d’Oz) apparemment évanoui à un niveau supérieur, occupe la conversation (ou le monologue) durant les retrouvailles au goût de funérailles. Le « futur proche » du carton de pré-générique s’apparente à une dystopie dans laquelle tous les « désillusionnés » (de la jeunesse) se nourrissent d’illusions formatées, rémunérées, au risque de se cramer la cervelle (gameover en continu), non plus au pistolet, comme durant les duels d’autrefois (le motif visuel et l’affrontement au masculin-féminin réapparaîtront à la toute fin, Ash alors pourvue d’un petit air de la Nikita caca de l’obèse Besson), mais aux pixelset aux électrodes. On les parque dans un hôpital à la Thomas Mann, masse en terrasse, potager de légumes (rappelez-vous des coques à l’apparence humaines de Don Siegel) à jamais incapables de revenir ici et maintenant. Ceux-ci, pour leur malheur, suivirent l’Ombre (Ghost en VO), mystérieuse gamine livide, bavaesque (remember l’opération peur) et probablement psychopompe censée les conduire (non à Avalon, quoique) vers une zone (ou une interzone de stalkersà la Tarkovski) classée Spécial A (donc SA en abrégé, à l’instar des sections d’assaut du Reich). La retrouver pourrait, qui sait, permettre de s’évader de la prison suprême.



En attendant, la chair de Murphy croupit dans une chambre (mortuaire), sa psyché envolée au pays horriblement merveilleux d’une Alice de Lewis ignorant l’existence du soleil, ou seulement éclairée par l’astre noir de Gérard, chasseur de filles du feu et d’états de conscience altérés (Ken Russell, sors de ce corps) pendu à son réverbère matérialiste. Ash parvient à croiser, croit-elle, le chemin des Neuf Sœurs, héroïnes féeriques de la légende arthurienne (Morgane joue les Charon au Sud, tandis qu’au Nord, en variante, précise la « gameuse », Odin devient amnésique à cause d’une couronne d’oubli). Un rendez-vous se révèle un guet-apens parmi des ruines à ciel ouvert (déités définitivement évaporées), un vol organisé de données informatiques personnelles (on apprend à présent qu’en Belgique, bigre, les employés d’une entreprise de marketing acceptèrent de porter un puce sous-cutanée d’identification), avec à la clé une révélation – les sœurs supra en programmatrices du jeu –, un hélicoptère impitoyable et une latence numérique (missiles assassins « dans ta face », ma chère Ash). Notre guerrière jadis iconique vomit ses tripes, extraite inextremis de sa mort programmée (le maître du jeu, au col romain incertain, regarde tout cela avec une distance attristée, paternelle, à la Brian O’Blivion emprisonné à demeure dans son Vidéodrome SM). Survient pour la survivante (et le spectateur) une mélancolique (importance du lyrisme musical) épiphanie à l’envers amorcée par un repas (visez-moi cette viande rougie sur fond sombre assourdi, surprenante charte colorimétrique élaborée par Edgar Reitz pour son Heimat natal, national) cuisiné avec autant (d’amour canin) de sensualité joyeuse que la tarte incestueuse de Catherine Deneuve vêtue de la peau d’âne de Jacques Demy, appartenant auparavant à Charles Perrault (on entrevoit précédemment la fée des fourneaux allongée alitée à grignoter un paquet de céréales et un cuistot intraitable, peu enclin à négocier le prix des aliments « de luxe »).



Le clébard, entendu off, se fait la malle, et Ash, accroupie, ne le trouvera pas sous son lit. Elle retrouve par contre Stunner, grand amateur de saucisse, d’omelette, ogre complice, narquois et répugnant (gros plan sur ses ingestions incessantes) la mettant au parfum du Bishop de classe supérieure (12 ou 13, allez savoir), doté, dit-on, du pouvoir de faire apparaître la gosse d’outre-tombe. Aussitôt le voici dans la piaule de l’ermite, passée entre-temps par une librairie, délicieux anachronisme (ne connaît-elle Ray Bradbury, incendiaire littéraire réduit en cendres par notre Truffaut pris en défaut ?) où acheter une petite pile de livres (vides, mon Dieu !) à propos de Camelot et compagnie (notez sur le dos les inscriptions en japonais). Hiératique, il évoque sa responsabilité dans l’éclatement de l’équipe (la rumeur l’impute à la mutique) et délivre un aphorisme assez salé : « Tu n’obtiens pas la sagesse avec un ordinateur » (on confirme). Une réceptionniste (poisson rouge pétrifié, angelot décapité) informe Ash des subtilités de différence entre un simple jeu prédéfini et quelque chose ne pouvant être appréhendé (« sans fin », « niveau interdit »), souligne que Bishop se connecte au réseau grâce à son propre terminal. Passant outre l’avertissement du maître, Ash se rend comme convenu dans la supposée vraie vie à une tour érigée de 1 et de 0. Elle et Stunner y vainquent une impressionnante citadelle de métal, cheval de Troie au talon (au derrière) fragile. Le co-équipier meurt après avoir avoué son rôle dans la séparation des hommes et avertit la joueuse du moyen de se débarrasser de l’enquiquineuse spectrale à l’aurablanche et bleue (condition sine qua nonde sa matérialisation). Un « portail » (en lamelles enfantines virtuelles) franchi à coup de feu, Ash respire dans la classe classée réelle (son studio en mode encore plus épuré).



Pour en sortir, pour s’en sortir, elle devra traquer Murphy, le défaire, littéralement. En prélude (en bis du mémorable carnaval des âmes mené par Herk Harvey), dans un monde pareil au nôtre (apparu dans le reflet un tantinet scolaire et en verre d’une grande baie vitrée de magasin), envahi par les couleurs, la foule, le mouvement, le bruit (et l’absence anxiogène de paroles), la publicité (« placement de produit » à quatre reprises successives sur deux compartiments de trampour Nivea !), elle parvient, Eurydice impassible en robe noire du soir, au moyen d’un infernal métro souterrain, modification de ses déplacements mécaniques en surface, à un concert donné par l’orchestre philharmonique de Varsovie, le mur d’affiches (clin d’œil patronymique à Barbara Nowak, décoratrice, rebaptisée d’un viril Barbary) à la Warhol représentant son toutou chéri, basset démultiplié dans sa mise en abyme (remarquez le public endimanché, momifié, Elżbieta Towarnicka, soprano fidèle à Zbigniew Preisner, donc à Krzysztof Kieślowski, et voix inouïe de Véronique dans sa double vie, à l’œuvre, visiblement en play-back dans la superbe cantate composée par Kenji Kawai ; le musicien repassera une couche symphonique pour l’apocalyptique, discutable, série hexagonale consacrée à la Seconde Guerre mondiale en couleurs). Murphy, en effet bel et bien ici, avec ou sans sa fameuse loi d’entropie, philosophe sur la nature de la réalité, les désirs (ou les « fugues psychogéniques », ajouterait David Lynch) de la subjectivité, la douleur réelle du vrai corps, l’interroge sur son changement capillaire, lui assène son appartenance, au-delà des apparences, à cet univers-ci. Pistolets braqués, le sien chargeur vide, il s’effondre (désarroi de la tireuse guère sentimentale) et s’évapore en cercles concentriques verdâtres, preuve physique (ou non, objecterait la théorie quantique) de la facticité du décor de dehors.



Dans la salle vide, Ash (oh, un flash d’angelot intact) se mesure enfin, calibre chargé, à l’ange ésotérique au sourire hermétique, façon Joconde. Un ultime carton nous souhaite la bienvenue dans Avalon, rime ouverte, à interpréter selon ses affinités, avec la coda sarcastique de Snake Plissken, prince des ténèbres anarchistes de Carpenter nous accueillant dans une humanité retournée en 2013, à L.A., à une sauvagerie résiduelle, intemporelle, éternelle. Le thème épique, démarquage plus sage des chants allemands de Carl Orff (friandise de nazi mélomane), revient sur le générique de fin et conclut le voyage intérieur, spectaculaire et intimiste, proposé par Mamoru Oshii. Ainsi, durant cent deux minutes (le déroulement pourra paraître long à certain impatients rebutés par sa lenteur assumée), le dessinateur transfuge dresse en live le portrait d’une femme frisant la schizophrénie, à la fois reine des abeilles au sommet de sa ruche numérisée (cf. le plan liminaire de la carte des combats aux alvéoles évocateurs), métamorphose de Musidora (ou, plus justement, d’Irma Vep, celle d’Assayas fusionnée avec celle de Feuillade) encapée, casquée, tel un ange exterminateur impitoyable (balle de dos en pleine tête d’un assaillant en retrait) et célibataire au jours et aux nuits volontiers indiscernables, car fondus dans le même cambouis délavé, ouvertement suicidaires (pas de courriel aujourd’hui – et de qui, d’ailleurs ? – ni probablement demain). Là, davantage que dans la dialectique du réel et du virtuel, tarte à la crème narrative et critique, quasiment sous-genre un chouïa rassis en soi (conseillons aux geeks et aux exégètes une escapade en prison, en « unité de soins palliatifs », sur un « théâtre d’opérations » militaire afin d’éprouver l’évidence dickesque de l’étant), réside la meilleure part de l’opus, et chacun, à son échelle, se reconnaîtra un peu dans cette cristallisation très contemporaine de la solitude ultra moderne (Souchon, oh non) à plusieurs, en rhizome(s), pour parler (écrire) avec les mots de Gilles Deleuze.



Małgorzata Foremniak, présence intense, incarne remarquablement sa personadésincarnée, un brin bergmanienne, relecture à l’envers du cheminement physique et métaphysique des cyborgs en quête, voici six ans (de 1995 à 2001) d’un « esprit dans la machine », et l’œuvre repose largement sur ses épaules fines et solides. Autour d’elle, en elle, Mamoru Oshii cartographie avec un classicisme zen (champ-contrechamps des dialogues, POV discret) lesté de rares scories (ralentis en post-production aussi visibles et maladroits que le tout dernier plan pluvieux, apaisé, de Stanley White fêtant, défait, soutenu, l’année du dragon selon Michael Cimino) une réalité (déjà advenue) cauchemardesque, confortablement horrible, d’automates et de zombies, de drogués et « d’éminences grises » (aucun manichéisme paresseux, puéril, hollywoodien, en imitation de la matrice des Wachowski, les mânes de Baudrillard s’en étranglent encore), en parfaite résonance avec nos sociétés en sursis miné par le sang noir de la déshumanisation, de la procuration, du réconfort dans sa niche (secteur commercial) ou son terrier (option kafkaïenne) particuliers, en ligne ou non. Film funèbre et phénoménologique, perceptif et déceptif, anémié et endeuillé, cet Avalon-là (titre idoine d’une nécropole insulaire et mythique dès l’origine) n’accorde au parcours de son héroïne nulle dimension identitaire valorisante, gratifiante, le prive de tout poli heuristique (double sens, découverte et décision, assorti de la connotation de panne et de résolution provisoire en informatique), oublie, volontairement, évidemment, de boucler le récit par un quelconque tour d’écrou (à la Henry James) de caractère herméneutique.


Néanmoins, l’invite finale, sous ses allures de retour au début par le biais du jeu réintégré, sonne tel un glas, une réussite (« Mission Complete », indeed) lisible en (mode sans) échec, l’affirmation finale de l’emprise (repensez à l’épilogue drolatique et sinistre de la possession de Barbara Hershey suivie par Sidney J. Furie) d’un réel aux couches en mille-feuille réunies par une similaire médiocrité, en « focalisation interne » ou son contraire (le film s’ouvre et s’achève en point de vue subjectif, la diégèse, sans didactisme, à une première personne logiquement et explicitement objectivée). On ignore, en vérité, les tripatouillages explicatifs de Miramax pour la distribution US (on vivra très bien sans les constater, les recenser) et pareillement la vraie-fausse suite, courte et décriée, dédiée aux assaillantes (même décor, players différents, en héroïque trio à la Johnnie To). Mais en l’état (et en solo), le film de Mamoru Oshii, tourné au pays de Żuławski, retravaillé « à la maison », passé inaperçu à Cannes, adoubé par un certain James Cameron, s’apprécie (et séduit) en élégie japonaise (en warrequiemà la Britten, accompagnement d’une guerre perdue contre l’érosion de la sensibilité des êtres et des choses) pour un individualisme immersif, tendu entre le solipsisme et la solidarité. Par sa forme même, il associe et fait s’affronter (communiquer, se contaminer) les régimes d’images, les types de « langages » (cinéma, musique, numérique, voire art contemporain, l’objet filmique en résultat méta, auto-suffisant, déguisé sous les atours fictionnels traditionnels, au carré, disons, puisque poursuite du graal dans et hors du jeu toponymique oblige), les pans (et les plans) de réalité, d’intériorité, de possibilité (d’une île transformée en cimetière, aussi vaste que le Terre entière).


Si, naguère, Cronenberg s’amusait à/de nos existences ontologiquement existentielles (mortalité assurée, abolition de toute transcendance, adeptes d’un jeu regroupés en secte dépourvu de vrai gourou, de divinité avérée), revisitant son corpus cinématographique avec une organicité caractérisée, caractéristique, Oshii opte (ou pèche, suivant la perspective de réception) pour un « esprit de sérieux » constant, principe et limite de son odyssée désenchantée assez souvent enchanteresse, y compris au cœur ralenti de sa fresque féminine de détresse. Les acolytes du Canadien badin finissaient par se demander, sidérés, si le jeu continuait, impuissants (à baiser autrement qu’avec des prothèses en sextoysfuturistes, imaginatifs) de différencier la kyrielle de niveaux impliqués, tressés, enlacés comme les gènes sur « l’hélice » de l’ADN. Avec son Avalon prophétique et rétro, tributaire de l’héritage littéraire et apte à construire sa propre mythologie grâce à la magie mécanique de la technologie chiffrée appliquée au cinéma (greffon second sur une invention, rappelons-le, tributaire du mécanisme de la machine à coudre !), notre réalisateur réalise un « rêve étrange et pénétrant » à la Verlaine en uniforme (arsenal de bataille aimablement fourni par l’armée polonaise), le donne à partager sans obscurité superfétatoire ni mode d’emploi à l’attention des lobotomisés (fraternels des shootés fictifs dans leur « hyperespace » cérébral) de la cinéphilie. On peut le refuser, s’y ennuyer, s’y perdre, s’y réfugier – choisissons ce soir d’en louer la beauté significative, mutante, et sa féminité diffractée, « à fleur de peau » sous le gris glacis social. Bienvenue en Avalon ? Bon retour à Ithaque, c’est-à-dire chez nous tous, en France, en Europe, en Occident et en 2017.        

Remember : Papy fait de la résistance


Suite à son visionnage sur le service Médiathèque Numérique, retour sur le titre d’Atom Egoyan.


Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !

Baudelaire

En observant l’ouverture de Remember, travelling avant plein cadre sur un visage vieilli endormi, on se dit que nous voici loin du formalisme de discours et de récit des premiers films de l’auteur. Un temps paresseusement associé par la critique, au siècle dernier, en vertu d’une nationalité partagée, à son compatriote Cronenberg, Egoyan élabore depuis une trentaine d’années une filmographie équilibrée, régulière (quinze longs métrages à ce jour + quelques incartades à la TV, pour les nouvelles versions de La Quatrième Dimension et Alfred Hitchcock présente). De ce corpuscanadien, Exotica (veine « érotique » prolongée par Chloé, resucée infidèle, lesbienne, de « notre » Nathalie…) constitue le pivot, le moment de basculement (dans la reconnaissance journalistique) d’un ensemble de titres encore confidentiels vers des narrations moins intimistes (voire expérimentales) et plus amples, au risque du romanesque et du Scope. Souvent intrigants, parfois languissants, ils parvenaient, à leur meilleur, à tresser un réseau de relations complexes entre des êtres opaques, à raconter, de manière elliptique, détournée, des histoires de famille problématiques, des contes de fées pour adultes où la familière étrangeté des psychés se donnait à voir auréolée d’un constant humour noir. Ainsi, Arsinée Khanjian incarna un sommet (maternel) de drôlerie maladive dans Le Voyage de Felicia, relecture du Petit Chaperon rouge sur un air de Kate Bush, tandis que De beaux lendemains, adapté d’un roman de Russell Banks, reformula dramatiquement (accident d’autocar rempli de gosses) la figure du légendaire flûtiste (vengeur) de Hamelin, dans le sillage seventies(et davantage folâtre, apparemment) de Jacques Demy.


Proches Parents usait de la (alors fascinante, réflexive) vidéo en lien familial, en réinvention des identités, (cinq ans) avant Steven Soderbergh (Sexe, Mensonges et Vidéo, 1989) ou plus tard Michael Haneke (Benny’s Video, 1992), Remember pouvant d’ailleurs se lire en réponse alerte, mobile, au huis clos dépressif d’Amour (et en fuite solitaire délestée de l’érotisme de la vieillesse présent dans Gerontophilia, autre référence évidente). Quant à The Adjuster, il posait la question de la censure, des images interdites (du X), à évaluer, cependant que La Vérité nue reposait sur le secret mortel d’un « ménage à trois » vintage. Tous ces éléments, à des degrés divers, avec des intensités différentes, se retrouvent dans Remembertant, parfois, les films dits de commande (initiative de Robert Lantos, le producteur de Crash, eXistenZ, Les Promesses de l’ombremais aussi de Léolo, Excès de confiance, Le Voyage de Félicia, LaVérité nue et Ararat, sur un scénario astucieux du débutant primé Benjamin August, naguère directeur de casting pour… Fear Factor !) synthétisent et portraiturent leurs « exécutants » mieux que le plus personnel des projets autobiographiques. Cerise (musicale) sur le gâteau du CV, « l’atomique » réalisateur se piqua d’opéra, à l’unisson d’un Bill Friedkin ; il monta chez lui une Walkyrie en 2004, comme un présage à la présence (cohérente et surprenante, Isolde au piano) de Wagner dans Remember. Co-production germano-canadienne bien reçue à Venise et pourtant malmenée (ou ignorée) par les spécialistes de la réception en salle, ce récent échec commercial (et ultime film du cinéaste à ce jour) mérite mieux que le mépris bien-pensant – un thrillerà partir de la Shoah ? Vous n’y pensez pas ! –, l’indifférence de préférence polie ou les louanges disproportionnées, surtout par rapport à sa simplicité revendiquée.



Certes, le principe temporel de l’amnésie immédiate (et le renversement de rôles final) rappelle le Mementode Nolan, avec le corps en aide-mémoire cartographique ou calligraphique du proche passé. Surgissent néanmoins deux références précises et supplémentaires lors de cette ironique, tragique et drolatique chasse au nazi dans un Ontario bucolique, pacifique, à la bienveillance finissant par être au mieux naïve (un vieux monsieur suscite a priori la confiance, sinon l’assistance) et au pire inquiétante (sidération de découvrir la part d’ombre impardonnable de son géniteur) : William Wilson de Poe (narcissisme létal d’Alain Delon selon le Louis Malle des Histoires extraordinaires) et Le Sabbat dans Central Park de William Hjortsberg (devenu Angel Heart, polar publicitaire d’Alan Parker, avec ses ventilateurs de malheur battant le vide esthétique des années 80). Remember, très brièvement résumé, nous conte la parabole (matez-moi ce plan à la grue, qui ne cesse de s’élever pour venir cadrer, en imperceptible plongée, dans l’immensité du paysage, la maison du flic digne de son père, collectionneur de reliques du Reich, comme si l’œil de Dieu, ou de Yahvé, se penchait sur cette destinée pour la juger, avec un ersatz hardcore de la loi du talion) d’un arroseur arrosé (par l’eau chaude issue d’un sinistre pommeau de douche sans doute acheté dans une plomberie polonaise du côté d’Auschwitz, par le sang d’un hargneux berger forcément allemand, répondant au doux nom d’Eva, celui de Blondie pris, de son maître en beau spécimen amène de célibataire whitetrashà la furie antisémite, tous deux illico occis par l’expert ressuscité).



Zev (loup en hébreu) Guttman traque un Rudy Kurlander en quatre exemplaires, jeu du chat et de la souris à l’ombre (à la nuit, au brouillard) des camps d’extermination, aiguillé dans sa quête justicière (à la Bronson plutôt qu’à la Nuremberg ou Jérusalem, procès médiatiques) par Max Rosembaum, cerveau en fauteuil roulant à l’instar du professeur Xavier des X-Men (dans la transposition de Bryan Singer, amateur notoire de cet univers, cf. son Un élève doué d’après la novella de Stephen King, Magnéto, enfant, tâte du camp de concentration, rien de tel pour vous forger un caractère de dictateur pas vraiment chaplinesque). Le vieillard, en effet, hélas (ou tant mieux pour le manipulateur épistolaire), souffre de démence sénile et d’une confusion temporelle déstabilisante. Par respect d’une promesse faite à sa femme (« Ruth » murmure-t-il en leitmotiv bien peu wagnérien) qui vient de mourir, le voilà muni d’un billet ferroviaire, d’une poignée de billets verts, à tailler la route, son fils à ses trousses, en ange exterminateur fragile, anachronique, relié au monde par de jolies rencontres avec des enfants et au téléphone de son ami resté dans la maison de retraite, QG sous assistance respiratoire. Il faut venger les morts, lutter contre le temps, l’épuisement, aller de fausses pistes (le soldat de Rommel se fichant des Juifs mais pas jusqu’à commettre un génocide – celui des Arméniens en répétition ? – qu’il trouve, longtemps après, « honteux ») en excuses (survivant homosexuel caressant délicatement les cheveux blancs du repentant venu le tuer) et pourquoi pas s’acheter un Glock fabriqué en Autriche à un vendeur entrant les coordonnés du client dans le registre du FBI, lui écrivant à sa demande le mode d’emploi du flingue, quitte à visiter stoïquement le petit musée des horreurs du fiston du cuistot en juvénile extase durant la nuit de Cristal (pièce suprême, une édition originale de Mein Kampf estimée à six cent euros, pas encore disponible sur Amazon ni leboncoin, dommage).



Programme chargé pour notre protagoniste, avant qu’il n’arrive, tel Ulysse de retour à Ithaque, après cette série à répétition (un parfum de Boucles d’or et les Trois Ours), au « lieu » (énoncerait le conducteur de la loco dans Shoah) adéquat, chalet de rondins verycosy(les Trois Petits Cochons ouvriront-ils la porte ?) avec piano, partition, maîtresse de maison ignorante du passif de son paternel et vue imprenable (pas celle du haut d’un mirador) sur les abords du lac Tahoe en fond de fleurs et de verdure. Il y rencontre le Diable, nommé Kunibert Sturm (und Drang, évidemment), pas le bon, pourtant. S’ensuit une rapide cérémonie impromptue, contrainte, d’aveux en contre-plongée (un homme possiblement écrasé par le poids des années, un tortionnaire piégé par la somme de ses péchés), suivie d’une double détonation et d’un épilogue dans lequel le stratège, devant le JT, flanqué d’un auditoire incrédule, affirme au contraire la pleine connaissance/conscience de l’acte par son auteur à la mémoire in fine recouvrée. Zev Guttman cherchait désespérément un Otto Wallisch déjà là, en lui, dans les replis cérébraux de son amnésie d’abord volontaire puis organique, cognitive. Tel l’agent de la brigade des stupéfiants dans Substance Mort de Philip K. Dick, qui en vient à croire à sa propre couverture, à se prendre pour elle, à fusionner avec un lui/je schizophrène inventé pour espionner, trahir, Zev (ré)apprend au finish sa véritable identité (« We’re too old for lies » confiait-il, arme à la main, à son premier homonyme), paie l’insupportable souvenir au prix de sa vie. Cette fable sur la mémoire, sur son « devoir » et sa précarité, combine habilement l’histoire et l’Histoire, joue des apparences – un (faux) numéro tatoué sur la peau de l’avant-bras – et des dénis (Toute ma vie sera mensongesi l’on en croit Henri Troyat) littéralement invivables.


Film de chambre picaresque, linéaire, au présent, tendu entièrement vers sa résolution-révélation, Remembers’autorise agréablement, librement, des pauses de rire (devant un dessin animé, l’enfance et la vieillesse réunies par une part commune d’indulgence complice, d’innocence amusée), de cocasserie (vigile d’un magasin de vêtements compréhensif puisque nostalgique de son premier (amour) pistolet), de beauté appréciée en silence (morceau de Moszkowski, prélude dans une chapelle d’hôpital) et même de poésie (Zev plonge la main dans une fontaine intérieure d’hôtel, mur d’eau en avatar du fameux fleuve philosophé par Héraclite, derrière lequel les voyageurs paraissent des silhouettes purement abstraites, en présage du mur du générique de fin, aux graffiti à la craie, strié de lignes horizontales entre la portée de notes et le fil de fer barbelé). Egoyan parvient à tisser son thrillerà une étude de caractère (presque grabataire, implicitement suicidaire) dont la subjectivité discrète (sirènes et explosions assourdies sur la bande-son) semble contaminer jusqu’à des wagons inoffensifs aperçus au loin, en reflet sur la vitre d’un train (dispositif méta par excellence). Le voyage de Zev, comme celui de Félicia, revient à démasquer les monstres remplis de sympathie et de banalité (à la Hannah Arendt) tapis en chacun, en tous dans ces deux-là. La surface accueillante, verdoyante, dissimule de très noirs secrets cristallisés en coda dans une photographie en noir et blanc jusque là invisible et à l’intérieur du champ, en rime à La Lettre volée de Poe (bis), celle d’un officier SS au fier autoportrait, protégé une vie entière par la défroque d’un prisonnier mort.


Entouré techniquement d’avérés talents (le fidèle Mychael Danna signe une partition impressionniste au lyrisme grave, et Madame Egoyan elle-même, pianiste, y contribue, Paul Sarrosy, idem, éclaira Classé X, le biopic télévisuel des frères Mitchell ou le remake du Wicker Man avec une similaire douceur, une égale finesse) et d’une distribution assez exemplaire (Christopher Plummer, émouvant, refroidissant, domine aisément une kyrielle de qualité composée par Martin Landau, Bruno Ganz, Dean Norris & Jürgen Prochnow, méconnaissable sous les prothèses en latex), notre réalisateur filme modestement, via un classicisme de champs-contrechamps, de plans larges ou rapprochés millimétrés (malgré une ou deux prises, au début, en caméra portée contrôlée), son odyssée mémorielle et mortelle. La bienheureuse brièveté du métrage (disons quatre-vingt-dix minutes) lui permet d’échapper à l’enlisement du « film à sketches » (la structure en saynètes peut l’évoquer). Pareillement, sa légèreté (malgré ou en raison du sujet) évite la lourdeur du « film à thèse ». Atom Egoyan, transformé en humble artisan, prend bien garde de ne pas se risquer à représenter l’irreprésentable (il ne suscita donc pas l’ire iconoclaste de Claude Lanzmann), ni à remettre en cause l’aporie morale du vigilantemovie. De Remember, petit film (grenouille) solide ne jouant pas à se grossir (bœuf), pas plus à étoffer la (trop) longue liste d’un sous-genre discutable car lacrymal et lucratif – le filon de « l’Holocauste », comme on appelle aux USA la « Shoah », à la suite d’un feuilleton célèbre conspué à raison par Peter Biskind dans Mon Hollywood–, il nous plaît également de retenir la (double) moralité adulte, à propos de l’ennemi intime au miroir (inutile de parcourir la Terre entière afin de l’apercevoir) et du Temps (qui détruit tout, nous souffle Gaspar Noé) qui ruine les corps, les esprits, partout (infaillible rendez-vous démocratique à Samarcande, assure la légende perse, memento mori, formule-t-on ici), qui n’oublie rien, jamais (plat glacé de la vengeance), qui sait toujours, in extremis, prélever son funeste (ou juste, selon le point de vue) écot, à Toronto ou Birkenau.   

Meziornu : Le Chant de la terre


Onze transpositions (mélodieuses), onze pérégrinations (aventureuses), onze déclarations (amoureuses).


Le riacquistu (littéralement, réappropriation, mais l’on pourrait encore parler de renaissance) culturel des années 70, redécouverte du passé pour mieux se projeter dans l’avenir (malgré le désenchantement consécutif), en marge (voire en compagnonnage) des événements « vinicoles » d’Aléria, matrice fantasmatique de fait divers du néo-nationalisme corse ; l’aventure féminine (hors tradition, donc) polyphonique, internationale, primée-mondialisée (sacre musical d’une cérémonie olympique en sus d’une Victoire hexagonale) à trois, flanquée des deux sœurs Poli, Lydia & Patrizia, puis celle de Soledonna (toujours les mêmes), tournée vers toutes les facettes de la Méditerranée (n’oublions pas le méconnu Ottobre, au nom à la Eisenstein, groupe au sein duquel elle exerça en solo, ni des collaborations avec les pionniers de Canta u Populu Corsu et I Chjami Aghjalesi, avec les renommés Patti Smith et John Cale) ; l’œuvre écrite, poétique (publiée jusqu’en Amérique, traduite en français par Francis Lalanne, diantre !) et historique (un récent essai illustré, chronologique, sur la chanson corse dans sa riche multiplicité), en parallèle de l’enseignement linguistique à l’université de Corte (Pascal Paoli sourit, nous aussi) ; les récompenses des « professionnels de la profession » (du disque), des lecteurs, des humoristes (?!) et même une « quotidienne » télévisuelle « régionale » apparemment ludique, sans omettre, last but not least, l’hébergement d’un certain Yvan Colonna, acte compréhensible, problématique, grandement médiatique (ou médiatisé, avec soutien insulaire majoritaire), aux conséquences judiciaires : le CV de Patrizia Gattaceca, chanteuse, poétesse et enseignante native et résidente (jusqu’au dernier jour ?) d’un petit village (une quarantaine d’âmes hivernales) de Haute-Corse, à trois quarts d’heure routiers de Bastia, comprend bien sûr tout cela et ne saurait cependant s’y résumer.

Ses propres albums racontent en effet une autre histoire, tout sauf contradictoire, dressent un second autoportrait (nourri d’intériorité) à la fois libre et fidèle, émancipé des données factuelles, profondes et pourtant superficielles. Chacun, à chaque instant, s’extraie de sa biographie, de son existence apparente, sociale, dans une réinvention (une métamorphose, à hautes ou petites doses) de sa constitution (pas celle, avant-gardiste, du « père de la patrie » cité supra), dans le dess(e)in renouvelé de son destin, a fortiori une artiste, et doublement celle affichant un tel parcours de vie et d’esprit, éclectique et cohérent. Cet existentialisme abouché au lyrisme – chant ou littérature – caractérise la femme et sa terre (son pays, nous soufflent les autonomistes, son État, nous pressent les indépendantistes) qu’elle aime à la manière d’un homme, d’un royaume, d’un enracinement exigeant et tourné vers l’ailleurs, « continental » (ainsi se désigne la France dans moult gosiers locaux) ou davantage oriental (ceci rappelle la démarche des frères Bernardini via leur cosmopolite I Muvrini). Chanteuse corse, Corse chantant, inversement et pas seulement, Patrizia Gattaceca délivra en une décennie, à partir de 2005, une belle trilogie de disques aux titres évocateurs, peu importent l’origine, la langue et la culture de l’auditeur. Di filetta et d’amore, Meziornu et Passagera, tous les trois chez Ricordu, maison célèbre sur l’île (en dehors auprès des amateurs), constituent les jalons d’une prolongation, d’un élargissement du spectre, vocal et thématique, précédemment établi au hasard signifiant, sinon dirigé, des apprentissages, des amitiés, des rencontres, des échanges, des consécrations et des souvenirs. Sept ans (de bonheur, de malheurs) séparent le dernier du deuxième, ce midi édité en 2008 qui mit en musique des poèmes de Ghjacumu Thiers (lien de lycée).  


Des musiciens connus ou reconnus – citons Josephina (cajon + chœurs), Régis Gizavo (accordéon), ce « couple » à retrouver parmi les « petits mouflons », Patrick Mattei (guitare, banjo, harmonica) et en guest Heny Padovani (à la guitare blues) – épousent le fil gracile de ses mélodies, s’accordent entre eux pour les servir au mieux, sous la direction-réalisation de Jean-Bernard Rongiconi, s’occupant en outre, aimable stakhanoviste, des guitares électriques/acoustiques, des claviers et de la mandoline. Il convient de saluer la qualité, la clarté de la prise de son (enregistrement du bien nommé Frédéric Brave) et la finesse, la délicatesse des arrangements pour cordes signés Sylvia Picciocchi, également au violon. Cette Halte blanche (nom du recueil), joliment adaptée dans la langue de Racine par Francesu Michele Durazzo, déploie un paysage familier de châtaigneraies aux géants disparus, baigné par la douceur trompeuse car funèbre de septembre. Les oiseaux marins venus de loin voisinent avec une femme « Qui suit mille destins/Ravaudés de blessure » (chi và/Ver’ di tanti destini/Trapuntati à ferite), au cœur en pleine plaie (U mo core hè macagna) et des pêcheurs de destin accompagnés de bergers, d’ermites, de « femmes hardies/Qui bercent les terreurs/De la mélancolie » (Donne ardite/A annannà paure/Di l’anima picondria). Ici, le destin reste à écrire, blanc ou virginal, tout contre « Le pleur infinitésimal du dauphin » (L’infinitesimale piantu di u delfinu), alors « Que m’importe l’horreur/De mes rêves saccagés » (Che mi face l’orrore/Di i mo sogni persi) puisque les pins laricios dont on fait les bateaux persistent à se souvenir de leur roche de naissance.

Après un hommage vivant à Fellini, à Gelsomina sur le navire qui va (et vogue), les voix d’Europe, du Maghreb, du Levant, de la route de l’ambre, ponctuées des principaux monothéismes, forment un cortège se jouant des frontières. Les orages dialoguent avec les sensuelles paroles d’août, où « Les feuilles murmurantes/ouvrent ton tablier/aussi creux qu’une nef » (E frasche rimurose/aprenu u to scuzzale/tondu cum’è un vascellu). Le voyage immobile et sonore s’achève joyeusement sur le mouvement ludique de l’enfance, avec une « fillette de la Place/aux pas de demoiselle » (zitella di a Piazza/passi di signuretta). Sur l’esplanade bastiaise de Saint-Nicolas ou sur les galets gris de la pochette, du livret (photographies de Dominique Degli Esposti), la sirène rousse en robe fourreau rouge (elle s’amusait à se rappeler ses pieds abîmés pour obtenir un saut synchrone avec la vague émeraude à l’arrière-plan, sur fond de montagnes estompées, de ciel d’opale, avatar adulte de l’héroïne transgenre du conte d’Andersen aux pieds ensanglantés) renoue avec la poésie antique du chant, nous regarde droit dans les yeux, nous invite à la suivre vers la beauté, les errances, la mémoire, l’aujourd’hui. On perçoit dans la voix douce, sereine, fière et généreuse de Patrizia Gattaceca le poids d’une vie et la légèreté des envies, on y décèle les échos vocaux des récits complices de Fabienne Maestracci (et que pense d’elle la « nouvelle génération », disons Joan Alasta ?). Voici une Corse qui nous plaît, qui nous enchante, en chantée (dirait Jacques Demy), enchanteresse, irriguée d’hospitalité, de gravité, de détresse et de tendresse. Il existe mille chansons issues de cette terre proche et lointaine, il existe mille façons de vivre une part (de prendre part à) de ce territoire simple et complexe, résistant et suicidaire, capable d’élan, d’intégrité, de compromissions, de pusillanimité (universalité des particularismes).

Meziornu, avec ses notes et ses paroles (solaires, ombreuses) entrelacées, portées par une femme attachante et une chanteuse valeureuse, éclaire le meilleur chemin en direction de demain. Camus, on le sait, appelait à une « pensée de midi ». Avec son opus doucement incandescent, humblement vibrant, Patrizia Gattaceca nous montre (nous fait entendre) une voie (une voix) avenante et donne à partager, à savourer, un chant d’amour, un chant de terre, un chant de réminiscence et d’espérance – remercions-la, le temps d’un article mélomane, pour cela et le reste esquissé en prélude.  

À défaut de pouvoir télécharger l’album sur le site anglais suivant, on se consolera, on le découvrira (brièvement et bien entouré) en cliquant .   
                                      

La Musique de mon cœur : Saluer l’ami Kenji


Que Kawai qui m’aille ? Pas loin, et tant pis pour sa harpe privée de Birmanie.


On ne peut que s’étonner de la relative confidentialité en nos contrées du travail de Kenji Kawai, ou pas tant que cela, finalement. Même placé en troisième côté du triangle formé par Joe Hisaishi (complice de Takeshi Kitano ou Hayao Miyazaki) et Ryūichi Sakamoto (partenaire de Bernardo Bertolucci, Brian De Palma ou Nagisa Ōshima), sa notoriété ne saurait égaler celle de ses deux confrères, tandis que sa discographie ne comporte aucun succès commercial à la Shigeru Umebayashi (In the Mood for Love, au thème d’ailleurs réutilisé, retravaillé, à partir du Yumejiantérieur de Seijun Suzuki) ni ne se voit saluée par une reconnaissance critique comme en connut Tōru Takemitsu, par exemple pour Ran d’Akira Kurosawa. Pourtant Kawai partage avec eux une réelle fidélité collaborative à certains cinéastes – le fameux tandemcompositeur/réalisateur, dont les exemples abondent – et il œuvra ainsi à plusieurs reprises, disons à leur côté sur la console (de mixage ou de jeu vidéo), avec Mamoru Oshii (dès l’ouverture de sa carrière), Hideo Nakata ou Isabelle Clarke & Daniel Costelle. Bien sûr, en simple calcul, le deuxième se « taille la part du lion » (nippon), fort de huit métrages en commun, mais le premier ne démérite pas, affichant au compteur six duos (citons en outre des « doublettes » avec les plus « obscurs » Kenji Kamiyama, Shūsuke Kaneko, Shinsuke Satō ou Wilson Yip). Par-delà des questions tangentes (et importantes) de diffusion, de distribution, d’accès aux partitions, « en dur » (une pensée pour le CD presque défait, défunt) ou en ligne, peut-être faut-il chercher, en partie, une explication à cette discrétion en considérant le caractère hétérogène du corpus et le statut mésestimé (voire sous-estimé) des créateurs concernés.

Kawai, depuis ses débuts en 1986, traversa moult frontières, son nom au générique de séries (dessinées) télévisuelles, d’OVA (animation originale destinée à la vidéo, transcription quasiment littérale du sigle), de videogames (pas ceux de Lana Del Rey) et de films, de fiction ou documentaires, animés ou live. Pareillement, il s’inscrivit dans des genres divers encore peu célébrés par les commentateurs classés généralistes et supposés spécialisés (la romance, la science-fiction, l’horreur, le fantastique, le mélodrame). Certes, la collection historique française – il sévit aussi sur le visiblement risibleBloodyMallory commis ici – lui apporta une visibilité avérée au moins sur le petit écran, en dépit de ses nombreux aspects discutables ; cela ne suffit pas (à asseoir sa gloire) et la modestie proverbiale, culturelle des ressortissants du Japon (j’utilise à dessein ce stéréotype, nulle nécessité d’un procès en clichés) ne s’en offusque pas, sinon y participe. Anyway, Kenji Kawai, ne craignons pas de l’écrire, représente à nos yeux et surtout à nos oreilles l’un des plus grands compositeurs de « musique appliquée » (reprise d’une dénomination italienne) de sa génération, spécialement en relation avec les images narratives ou immersives. Sexagénaire tokyoïte à la crinière improbable (son blond décoloré nous remémore Limahl, histoire sans fin, en effet, de déboires capillaires), aux lunettes fumées vintage, l’homme, dans ses interventions en studio (matériel hi-fiésotérique et guitares rutilantes à faire saliver l’admiré Santana) ou en concert (un instrumentiste parmi les autres, cf. le Cinema Symphony donné en 2007 à Yokohama), fait preuve d’une sérénité, d’une disponibilité, d’une humilité forçant aisément le respect.


À l’instar de tout artiste (véritable) connaissant  sa valeur et la qualité de ce qu’il produit (double sens), Kawai laisse à autrui, à des suiveurs moins doués, plus laborieux, l’arrogance, la frime et le narcissisme (sans  compter l’auteurisme adjacent). Auteur, Kawai se révèle cependant l’être à chaque note, à chaque phrase musicale immédiatement reconnaissable par ses fanset le quidam. Céline (pas Dion, oh non !), on le sait, assurait que chacun possédait une histoire, mais qu’il ne naissait qu’un seul style (littéraire) par siècle (le roi de la ponctuation affirmative ou évasive devait penser au sien, supposons). Celui de notre compositeur s’identifie d’entrée par un art vraiment consommé, sis au sommet, de la mélodie (idem emblème de Hisaishi ou Sakamoto), une capacité à capter en une poignée de secondes l’attention mélomane à la manière d’un François de Roubaix, à développer la ligne rapidement et avec inventivité, par une orchestration originale ou l’apport vocal. Le chœur féminin de Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995) rappelant les voix bulgares et leur « mystère » superbement entrevu par Kate Bush sur l’album (le chef-d’œuvre) The Sensual World (le Trio Bulgarka récidivera sur le moins convaincant The Red Shoes), la cantate arthurienne d’Avalon (Oshii, 2001) admirablement portée par la voix surnaturelle d’Elżbieta Towarnicka, muse de Zbigniew Preisner durant sa période (picturale de Trois couleurs : Bleu, Blanc, Rouge) kieślowskienne (allez réécouter l’aria inouï, dantesque, de La Double Vie de Véronique) ou les vocalises féminines audibles sur Patlabor 2 (Oshii, 1993), Fate/stay night (studio Type-Moon, 2006) et Apocalypse, la Deuxième Guerre mondiale (Clarke + Costelle, 2009), viennent aussitôt à l’esprit. 

S’il sait déployer, à l’occasion, des accents celtiques (encore Fate/stay night) ou pop (toujours Patlabor 2) assez irrésistibles, le vaste champ immanent de la mélancolie lui permet d’élaborer de somptueux (et mémorables) moments de tristesse musicale à l’ampleur retenue. En cristallisations, le poignant ruisseau noir familial de Dark Water (Hideo Nakata, 2002), le morceau aux airs de lamento présent dans (les glaces funestes de) Antarctic Journal (Im Pil-seong, 2005), emprunté (puis développé) à Avalonou les affres du maître de Bruce Lee portraiturées dans Ip Man (Wilson Yip, 2010). Une troisième voie (du samouraï, forcément) émerge avec l’élan épique, à la Carl Orff, des percussions et des voix masculines d’Avalon (remarquez les cloches tubulaires manipulées par le maestro en public, réminiscences sonores de celles de Mike Oldfield popularisées par William Friedkin dans L’Exorciste), des joutes chevaleresques au sabre du Seven Swords (2005) vitaminé de Tsui Hark (pléonasme), des combats aériens de The Sky Crawlers (Oshii, 2008). Empereur (premier, pas dernier) de l’orchestre (malgré une formation académique écourtée) autant que de l’électronique (il « fit ses armes » pacifiques sur des publicités à la TV, sur des dramatiques de radio), Kawai excelle à mettre en valeur un instrument, une tonalité, une couleur élus avec une délicatesse très asiatique, une sorte de grâce évidente, séductrice. Souvenons-nous, dans le hasard du désordre de l’écoute renouvelée, de la boucle répétitive (pléonasme, bis), des cordes anxiogènes et du piano solo de Ring (Nakata, 1998), piano retrouvé, martelé à distance, en support du chant d’exode, dans Apocalypse (son avatar électrique structure le thème de Patlabor 2), des cloches en métal vertical à nouveau apparues dans le ciel futuriste des Sky Crawlers, des grands tambours (wadaiko) rythmant, construisant (le cyborg de) Ghost in the Shell, de la batterie surprenante sur Dark Water, Patlabor 2 ou Fate/stay nigh (violon assorti d’un carillon électronique au même endroit).


Quant à la harpe (Avalon, TheSky Crawlers ou Patlabor 2), elle fonctionne un peu comme un effet de signature au temps de « l’âge d’or » hollywoodien, lorsqu’un Alfred Newman ou un Franz Waxman ne rechignaient point à souligner leur nom sur le carton (du générique) d’un singulier coup d’archet. La musique de Kenji Kawai s’affirme résolument autonome, capable d’être écoutée, appréciée, en dehors de la projection ou du visionnage, grâce à sa nature essentiellement mélodique. Néanmoins, afin de servir le film ou le jeu, il sait aussi varier les plaisirs phoniques et créer d’évocatrices séquences atmosphériques à l’aide de nappes synthétiques ou de grincements métalliques (Dark Water). S’il fallait résumer, en clin d’œil à la fable identitaire d’Oshii, la praxis du compositeur, on dirait que, musicien « dans l’âme », il insuffle une âme (lyrique) dans la machine (optique) du cinéma, il anime, littéralement, les récits, les situations, les personnages de papier ou de pixels, il donne à entendre, d’une façon suprême, l’intériorité d’êtres par définition fantomatiques, y compris, a fortiori, recouverts de chair humaine. La scène (récemment découverte) de  préparation culinaire dans Avalondemeure par conséquent un modèle exemplaire de transcendance d’une suite d’images volontairement objectivées, neutres, pragmatiques, par un motif de quatre notes qui parvient à lui conférer une grandeur endeuillée, un ton élégiaque de requiem en mineur pour une humanité enfuie, à peine un instant regagnée (ironiquement à la cuisine canine). Un phénomène similaire s’opère avec le thème de Patlabor 2 où l’orchestre amplifie, ennoblit la seconde partie, redéfinit intensément le « matériel » thématique, en mode endogène et non par le plaquage paresseux d’un vernis (ou d’un glacis) artificiel et consensuel auquel recourt à tort et trop souvent (pauvreté du pathos) la variété, française (souvenirs de jeunesse du compositeur) ou américaine.

Les cinéphiles épris de mélomanie reconnaîtront chez Kawai des échos de Pino Donaggio (sensualité diffuse), de Claudio Simonetti (dimension opératique), de Bill Conti (énergie généreuse), de Basil Poledouris (puissance ancestrale) ou de John Carpenter (l’aspect sériel) mais ses œuvres, toujours marquées d’une absolue sincérité, d’un constant renouvellement à l’intérieur d’un cadre de bases idiosyncrasiques, n’appartiennent qu’à lui, définitivement et brillamment. L’objectif de notre petit portrait, rétif au didactisme technique, à l’exégèse balèze, à la compilation de (grande) surface, consistait à saluer, à célébrer le fraternel Kenji, à donner envie de découvrir ou redécouvrir son univers. Ceux qui le désirent pourront, dans le sillage de nos mots, délicieusement se confronter à plusieurs extraits des titres supra sur une thématique communauté baptisée (en astuce de déclinaison, davantage qu’en référence à Bergman) La Septième Note. Souhaitons-leur le meilleur de l’Orient tressé au plus plaisant de l’Occident.      
  
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